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JACQUES HILLION / Entre «ni-ni» et banalisation du Front national, la course à l’Elysée, qui déterminera dimanche soir le 25e président de la République française, dépasse le cadre habituel du duel attendu entre deux politiques.

En 2002, la surprise de l’élimination de Lionel Jospin par Jean-Marie Le Pen passée, le front républicain s’était facilement mis en place. Chirac avait refusé de débattre et l’avait finalement emporté avec les quatre cinquièmes des voix. La vague bleue qui avait suivi aux législatives l’avait conforté dans son rôle… Quitte à oublier que lui-même n’avait pas été élu uniquement par son camp.

Aujourd’hui, Emmanuel Macron paye indirectement les conséquences de ce choix. Selon la consultation organisée par Jean-Luc Mélenchon auprès d’une petite partie de ses électeurs, une frange de ces derniers préfèrerait s’abstenir ou voter blanc.

L’expression de ce «ni l’un ni l’autre» est loin d’être neutre. C’est l’affirmation d’un choix. Choix que Macron entretient paradoxalement – mais non sans raison – puisqu’en refusant de faire un geste envers ces Insoumis, il affirme sa volonté de se constituer une majorité. Plus celle-ci sera forte et plus il peut espérer bénéficier d’une Assemblée qui lui sera favorable.

Le refus de choisir entre les deux candidats est aussi l’expression de la banalisation du Front national.

Le libéralisme économique, la montée du chômage, la paupérisation d’une partie de la population expliquent en partie la montée des partis xénophobes et nationalistes aux quatre coins de l’Europe. Et force est de constater que la classe politique n’a pas été à la hauteur pour combattre aussi bien le chômage que la crise du logement, par exemple, et, au final, pour rassurer ceux qui subissent la mondialisation. La fracture et la colère sont d’autant plus sensibles que la France reste bel et bien la sixième puissance économique mondiale malgré les problèmes qu’on lui prête.

Le front républicain mis à mal par la politique du «ni-ni» a aussi contribué à laisser croire que le Front national pouvait être un parti normal. Ce qu’il n’est pas. Même si Marine Le Pen tente de le dédiaboliser, il n’en demeure pas moins un outil au service d’un clan familial au cynisme affiché. La rénovation n’est que de façade et ce n’est pas le ralliement pour le moins opportuniste d’un souverainiste qui changera la donne. Jean-François Jalkh, qui a remplacé Marine Le Pen à la tête du parti, a dû le quitter après que certains de ses anciens propos négationnistes furent révélés. Une surprise? Pas vraiment puisqu’il émarge au FN depuis 1974…

Les tactiques à courte vue ou les stratégies au long cours n’ont plus lieu d’être pour nos amis français. Que l’on vote pour Macron ou contre Le Pen, il s’agit de défendre la démocratie.

Dans Reconnaître le fascisme, un petit livre d’une cinquantaine de pages remis au goût du jour par Grasset, Umberto Eco évoque les «caractéristiques typiques (…) du fascisme primitif et éternel». Du «nationalisme» à «l’appel aux classes moyennes frustrées» en passant par «la peur de la différence», «la xénophobie» ou encore la suspicion envers «la culture», il y a là des signes qui ne devraient pas tromper l’électeur sur l’utilité de son vote.