Couardise

OLIVIER TASCH / Aurions-nous célébré avec la même pompe le 60e anniversaire du traité de Rome sans le Brexit? Evidemment pas. Certes, 60 ans ça se fête, mais ça n’a vraiment rien de symbolique. C’est la perspective du divorce avec le Royaume-Uni qui a poussé les Européens à lancer un appel à l’unité, à resserrer les rangs. L’Union, tant décriée, a même vu des citoyens descendre dans la rue pour lui signaler son attachement. Ne l’oublions jamais, avant d’être économique, l’UE est avant tout un projet de paix. Une utopie qui stagne fâcheusement, mais une utopie tout de même. Le projet est-il parfait? Bien sûr que non.

On ne peut toutefois s’empêcher de penser qu’en activant l’article 50 du traité de Lisbonne, ce 29 mars, ouvrant la voie à l’abandon du projet européen, le Royaume-Uni décide de faire un pas d’une extrême lâcheté. Certes, les dirigeants britanniques respectent la voix du peuple. Mais la grandeur des dirigeants ne se mesure-t-elle pas à l’aune du courage dont il faut parfois faire preuve pour ne pas suivre l’étourdissante majorité? A ce rythme-là, la peine de mort, pour prendre un exemple un tantinet excessif, ne serait sans doute pas abolie, y compris chez nous. La lâcheté britannique aura été de ne pas s’engager sur la voie de l’intégration et d’exacerber un sentiment national teinté d’égoïsme.

Le «Britain first» sera aussi désormais le «Britain alone» et sans jouer les oiseaux de mauvais augure, les conséquences du Brexit pour la Grande-Bretagne s’annoncent terribles. Ne parlons pas du casse-tête diplomatique qu’elle s’inflige, elle qui va devoir renégocier absolument tous les accords internationaux que l’UE a conclus en son nom. En sortant de l’UE, le Royaume-Uni fait également vaciller sa propre existence, les velléités d’indépendance de l’Ecosse sont vivifiées, celles de l’Irlande du Nord se réveillent également. Deux nations qui ont précisément voté largement en faveur du «Bremain». Les conséquences économiques se font aussi déjà sentir, avec le départ des premiers acteurs de la City, soucieux de conserver un accès sans entrave au marché unique. Ce dernier, auquel les Britanniques espéraient encore avoir accès sans devoir se conformer à la libre circulation des personnes. Inimaginable car pour les 27, les quatre libertés de circulation du marché unique – celles des biens, des capitaux, des services et des personnes – sont indissociables. Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a d’ailleurs rappelé que l’UE négocierait de manière «amicale et équitable» tout en précisant que «nous ne sommes pas naïfs». L’avenir nous le dira…

Car nous ressentirons évidemment les conséquences du Brexit. Pas seulement positivement comme le pensent ceux qui espèrent accueillir à bras ouverts les cohortes fuyant la City. Car, au sein des instances européennes, le Grand-Duché perd un allié de circonstance pour défendre les intérêts de sa Place financière. Ou encore à l’échelle mondiale, où l’UE perd un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. Mais pour l’Union, l’effet le plus important du Brexit est de devoir sérieusement s’interroger sur elle-même. A cet égard, la déclaration de Rome signée symboliquement ce 25 mars couche de belles intentions sur le papier. La prochaine décennie nous montrera si cette Europe «sûre et sécurisée», «prospère et soucieuse du développement durable», «sociale» et «plus forte sur la scène mondiale» ne fut qu’un vœu pieux. Si tel devait être le cas, le Brexit serait à considérer comme la première ligne de l’acte de décès de l’UE. Funeste scénario qui ne se concrétisera qu’à condition d’une lâcheté manifeste de nos dirigeants européens.