Antisystème / DISSONANCES

Jean-Louis Schlesser / Le Programme commun de la France mitterrandienne en 1981, vous vous en rappelez? La nationalisation des grands groupes industriels et bancaires, la semaine de trente-neuf heures, la retraite à 60 ans, l’impôt sur les grandes fortunes, l’abolition de la peine de mort…

On n’a pas encore réintroduit la peine de mort, mais on se rappellera la fuite des capitaux, le front commun du capital et des entités économiques transnationales face au gouvernement de Pierre Mauroy, le blocage des salaires en 1982, la «Rigueur» en 1983 et, en lieu et place de la nationalisation des acteurs financiers, les privatisations, la dérégulation bancaire en 1986, la libéralisation des flux de capitaux en 1988. Thatcher avait gagné. Alors: TINA (There Is No Alternative) ou TATA (There Are Thousands of Alternatives)?

Les utopistes du Programme commun de la gauche étaient des antisystèmes à la mode à l’époque qui, face aux égoïsmes de classe, essayaient de croire à une société inclusive et pouvaient encore faire de la solidarité un argument électoral. Chez nos voisins français, en 1983, on commença à balayer tout cela. A chaque époque ses antisystèmes, sauf que ceux qui s’installent actuellement aux manettes du pouvoir ne sont plus les promoteurs d’une utopie mais les acteurs d’une dystopie qui s’annonce. Ce qui caractérise un politique populiste antisystème actuel, c’est son désarroi et son ignorance vis-à-vis du fonctionnement d’un monde qui n’apporte ses bénéfices qu’à une infime minorité de privilégiés, de rentiers et d’héritiers. De là sa panoplie de mesures absurdes et irréalistes, qui vont des propositions de sortie de l’euro à la sortie de l’Union, d’une relance massive par l’investissement à une baisse tout aussi massive des impôts, du passage de l’américanophobie (les USA sous Trump ne sont plus pris au sérieux) à la germanophobie, jusqu’aux tentatives d’abolition pure et simple de la démocratie pour la remplacer par un régime autoritaire.

Dans notre beau petit pays, avons-nous nos propres antisystèmes? Les ADR, associés au parti Facebook de Messieurs Keup et Weidig, essaient de se donner des airs d’antisystèmes, mais ils restent ennuyeux et peu inspirés, sages et laborieux, butés et xénophobes. Le passage obligé par la langue luxembourgeoise comme mesure d’intégration phare me semble faire preuve d’un manque d’imagination avéré et le reste des idées (toujours pas publiées sous forme de programme) est à l’avenant. Monsieur Gybérien, un conservateur opportuniste parmi tant d’autres, me fait bâiller. Il n’en est pas de même pour son ami Kartheiser, qui me fait tressaillir. Parmi le personnel en vue chez les ADR et associés, c’est la personne pour laquelle je retrouve ce réflexe presque instinctif de rejet que j’ai toujours connu quand, par le hasard des rencontres ou des lectures, je me suis trouvé face à quelque chose ou quelqu’un de dangereusement étranger. Pas tellement étrange, me direz-vous, pour quelqu’un comme Monsieur Kartheiser qui, lui-même, n’aime pas l’étranger. Dire que les ADR pourraient être des agents d’une dystopie luxembourgeoise à l’image d’un Fidesz, d’un AfD, ce serait, malgré Monsieur Kartheiser, leur faire actuellement encore trop d’honneur. Quel répit aurons-nous?