Parabole / Alep, guerre des mots

Le bras de fer autour de la Syrie a continué samedi dernier au conseil de sécurité de l’ONU. Pour la sixième fois depuis 2011, la Russie a utilisé son véto pour empêcher une résolution sur la Syrie. De leur côté, la France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont opposé leur véto à la proposition russe. L’impasse diplomatique devient intolérable. Car, entre-temps, les bombardements à Alep continuent, avec les pertes civiles que nous connaissons.

C’est vrai que depuis la rupture du bref cessez-le-feu et l’intensification des frappes aériennes russes à Alep, les médias européens et américains ont rejoint l’indignation des organisations humanitaires pour dénoncer le massacre qui a lieu à Alep. Ils sont 250.000 civils à être pris en otage dans la partie est de la ville, que Bachar al-Assad et son allié russe tentent de reprendre à l’opposition. De cette tempête d’éclats d’obus et de bombes à fragmentation, s’élèvent des voix qui dénoncent les «pires bombardements depuis le début de la guerre». Samantha Power, l’ambassadrice américaine auprès des Nations unies, accuse: «Ce que fait la Russie n’est pas du contre-terrorisme, mais du barbarisme.»

Du côté russe, le ton est différent. Les médias proches du Kremlin décrivent le siège d’Alep et les frappes russes comme seule stratégie valable afin de combattre le terrorisme. Ce qui fâche à Moscou, c’est le soutien américain aux islamistes. Sur ce point-là, Poutine n’a pas tort. En armant l’opposition, Washington supporte indirectement le groupe dominant à Alep, al Nosra. Al Nosra s’est rebaptisé Jabhat Fatah al Sham afin de masquer sa proximité avec al Qaïda, mais ce n’est qu’un changement cosmétique. Le ton russe est également railleur: les Américains n’ont pas su définir de stratégie cohérente en Syrie, ce qui se reflète aujourd’hui dans leur perte d’influence au profit de la Russie. Ce qui est partiellement vrai également. Car comment la coalition «de Washington» peut-elle définir une stratégie cohérente si l’opposition se compose surtout de groupes islamistes qui n’ont pas l’intention de porter allégeance à l’«Occident», au-delà de profiter d’armes et de financements? C’est bien le cas de groupes comme al Nosra ou Ahrar al Sham, à Alep.

Il faut dire les choses en face: si en «Occident», on parle plus des victimes que de stratégie, c’est surtout parce que «nous» sommes en train de perdre cette guerre. Preuve en est que nous n’abordons quasiment pas le sort des civils yéménites, qui souffrent tout autant. Nous perdons la guerre sur le terrain, mais avons quelque part l’impression de la gagner aussi, en étant plus «humains» que la Russie et Bachar al-Assad.

Les Russes, quant à eux, ont réussi à remettre un pied au Moyen-Orient et sont déterminés à y rester. Le Kremlin ne reculera pas devant ce massacre de civils qui rappelle la politique russe de terre brûlée à Grozny. C’est parce que la bataille d’Alep est si prometteuse géopolitiquement que le sort des civils n’intéresse pas trop le régime russe. L’heure n’est pas aux sentiments. Quoi qu’il en soit, les deux discours désinforment chacun à leur manière parce qu’ils ne donnent pas une idée claire de ce qui se passe à Alep en ce moment. Entre-temps, la guerre en Syrie s’enlise dans une sorte de nouvelle guerre froide, qui se réchauffe petit à petit.

Charlotte Bruneau