Il y a quarante, l’Iran / Un monde immonde

Je me souviens de la chute du Shah. En février 1979. En pleine guerre froide. Ailleurs, en Algérie ou au Vietnam notamment, les révolutions avaient suivi une logique conforme et contraire à la fois à la division du monde en deux blocs. Car si, planétairement, socialisme et capitalisme s’opposaient, l’Union soviétique et les Etats-Unis étaient réticents à soutenir les troubles sociaux dans la chasse gardée de l’autre. Yalta était passée par là.

Les soulèvements qui avaient éclaté un peu partout, dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, y compris au Moyen-Orient sous tutelle franco-britannique, combinaient libération nationale, combat contre la tyrannie et lutte pour la justice sociale. Ce qui les plaçait sur la gauche du spectre politique. Les révolutions dont raffolerait la réaction, ne viendraient que plus tard, derrière le rideau de fer. Et en Iran?

Le Shah était revenu au pouvoir, en 1953, à la faveur d’un coup d’Etat – l’opération Ajax – fomenté avec l’aide de la CIA et du M16 britannique. Autocratique, il était de plus en plus décrié.

Et quand la colère gagna la rue, dès les années 1960, la répression fut la seule réponse du régime. Le Shah était botté et casqué. L’Occident fermant les yeux. Un scénario classique misant sur le quitte ou double. Or, malgré la répression, le mouvement enfla, et toutes les forces politiques hostiles au régime tentèrent de le marquer de leur sceau.

Mais l’opposition avait beau être hétéroclite, la véritable ligne de partage passait entre laïcité et Coran. A la campagne, les religieux contrôlaient les consciences, dans les villes, étudiants, ouvriers et classes moyennes lorgnaient en bonne partie du côté d’une révolution politique et sociale. Pipé cependant, le rapport de force. Car la laïcité était considérée comme un mal occidental. Alors que le chiisme se greffait parfaitement sur la question nationale.

Vue de l’Occident, la révolte qui grondait se résumait à une menace contre les intérêts néocoloniaux. Le pétrole, etc. Il fallait à tout prix empêcher que cela ne débouche sur une révolution socialiste.

On joua donc, en bon apprenti sorcier, la carte Khomeiny, opposant de la première heure au Shah. Ce qui lui avait valu l’exil. Réfugié en France, il organisa, avec la bienveillance des autorités, la lente mainmise des ayatollahs sur la révolution iranienne.

Le 1er février 1979, alors que les choses allaient basculer, l’Elysée mit à sa disposition un avion pour lui permettre de rentrer à Téhéran. Le Shah s’était enfui deux semaines auparavant. Le pouvoir était à prendre. Et Khomeiny, grâce à son immense popularité, rafla la mise.

Mais l’ayatollah, censé n’être qu’une marionnette, douchera aussitôt les attentes occidentales. En verrouillant la révolution par le nationalisme religieux. Naquit ainsi, d’une erreur stratégique de l’Occident, la première République islamique du monde. Toute aussi autocratique que le régime du Shah. Avec, en prime, comme seule boussole politique, l’islam devenu depuis lors islamisme.

Jean Portante