«Le XXIe siècle est celui des écologistes» Entretien électoral: François Bausch (2)

Les Verts ont pris goût au pouvoir, et pensent qu’ils sont les seuls à pouvoir être la caution future du développement durable.

Votre parti clôture sa toute première participation à un gouvernement. Vous êtes en campagne pour faire passer des idées ou pour participer absolument au futur exécutif?

Nous voulons participer à nouveau aux affaires. Nous avons entamé un projet en profondeur, lancé beaucoup de réformes, mis en chantier énormément de choses, notamment en matière de développement durable. Nous avons, par exemple, imprimé un changement de paradigme fondamental dans la mobilité, avec l’installation du tram, les premiers pôles d’échanges, la réforme des transports régionaux, l’introduction de l’ère numérique dans les transports…

Votre prédécesseur Claude Wiseler, candidat Premier ministre du CSV, se targue d’avoir lancé lui-même nombre de ces chantiers.
Le tram n’était pas lancé à son époque. Il y avait même des réticences dans son parti. La seule chose qu’il ait réussie à faire, c’est lancer la loi de financement d’un tram minimaliste, entre Luxexpo et la gare de Luxembourg. Ce qui manquait, c’étaient les extensions vers l’aéroport et la Cloche d’or, plus les parkings relais. La philosophie prévoyait aussi un début de travaux à la gare
centrale vers le Kirchberg.

C’est moi qui ai inversé le processus, pour mettre le tram en service assez vite, avec le funiculaire du Pfaffenthal. C’était la clé du succès du projet. Aujourd’hui, on a 86% d’opinions favorables au tram… plus du double d’avant son lancement. Sans les Verts au gouvernement, le tram n’aurait jamais été construit.

Le CSV, c’est le parti des automobilistes?

Non. Claude Wiseler était un personnage honnête qui, progressivement, a cru aussi bien au tram qu’aux plans de mobilité. Mais dans son parti, à Luxembourg, la majorité était contre. En 2014, j’ai reçu une lettre signée par Jacques Santer et François Colling qui me demandaient de renoncer au projet. J’ai préféré foncer. Aujourd’hui, le CSV parle de mettre les autoroutes à trois voies? Mais pourquoi ne l’a-t-il pas fait pendant ses trente dernières années au gouvernement? Moi j’ai fait passer le contournement de Bascharage qui est resté à l’étude pendant trois décennies…Et pas dans la version retenue par Claude Wiseler, qui n’aurait jamais abouti.

Fondamentalement, et pas seulement en matière de mobilité, les Verts sont-ils compatibles avec les chrétiens-sociaux?

Il faudra négocier. On ne peut plus planifier aujourd’hui la mobilité comme on le faisait au XXe siècle. La politique d’alors nous a menés à l’échec. Si l’électeur décide qu’il veut une coalition entre le CSV et Déi Gréng, un programme devra s’établir. Et plus nous aurons de députés, plus nos options politiques seront fortifiées. Si nous restons collés à six sièges, ce sera très dur pour nous d’accéder au gouvernement.

Le thème de la participation semble aller de soi au sein des Verts. Il n’y a pas de débat interne?

Au contraire, on a fait des évaluations. Depuis 2013, et la mise en opposition du CSV, il est devenu clair que plus aucun parti ne pouvait être assuré automatiquement de sa participation au gouvernement. Tout le monde participe à la bataille électorale avec ce constat en tête.

Au point de devenir un parti «attrape-voix», comme le politologue Philippe Poirier qualifie LSAP, CSV et DP?

Je pense au contraire que les électeurs ont des choix clairs et diversifiés, et les Verts ont élargi ce choix. Il y a aujourd’hui quatre partis qui ont fait la preuve qu’ils pouvaient gérer ce pays. Et on sait désormais qu’il y a parfaitement moyen de gouverner à trois. On a peut-être senti quelques frictions sur la fin, mais rien de comparable avec ce qu’on avait senti dans les deux gouvernements précédents, à deux partis. La colonne vertébrale politique de Déi Gréng, elle n’est pas à géométrie variable: c’est le développement durable, l’accord de Paris, une autre mobilité… L’avenir des partis écologistes est inscrit dans le XXIe siècle. La base de l’économie, c’est l’écosystème dans lequel on vit. Dès qu’il faut faire des choix pour le développement durable, les autres partis soit hésitent, soit se perdent dans le court terme. Nous avons prouvé que nous pouvions combiner un certain pragmatisme avec une vision à long terme.

Mais l’humanité est foutue, non?

Non, on n’est pas foutus! Il faut juste comprendre que la planète n’a pas besoin de nous, mais que nous avons besoin de la planète. On va arriver à inverser la situation. Je vois une énorme chance pour le Luxembourg s’il est à l’avant-garde du développement des technologies respectueuses de la planète. C’est pour cela que j’ai fortement soutenu Etienne Schneider, le ministre de l’Economie, dans le processus Rifkin.

Quand le Premier ministre, Xavier Bettel, dit qu’il ne va pas déployer des éoliennes sur tout le pays, n’est-ce pas une erreur?

C’est parce qu’il ne connaît rien au problème. Personne n’a d’ailleurs jamais proposé un truc aussi fou. On a réussi à quadrupler notre production d’énergie renouvelable, peu importe qu’on parte de très bas. Mais la solution du problème, c’est un mélange entre éoliennes, efficience énergétique, énergie solaire, géothermie… Faire des boutades n’est plus de circonstance, notamment quand on voit que l’Allemagne arrive aujourd’hui à près de 40% d’énergies renouvelables. Xavier Bettel n’a visiblement pas de sensibilité pour cette matière.

Quelles sont les lignes maîtresses de votre programme?

Nous proposons un autre développement économique, plus harmonieux, plus qualitatif, en misant beaucoup sur la recherche et le développement. Nous voulons prolonger tout le travail que nous avons fait en aménagement du territoire. Nous voulons que l’Etat et les communes construisent beaucoup plus de logements. Il est clair qu’on n’arrivera jamais à dicter notre loi au marché. Ceux qui s’en vantent sont des marchands d’illusions. Mais nous pouvons offrir à ceux qui en ont besoin des logements à un prix abordable. Il n’est plus question pour l’Etat de vendre au prix du marché des logements qu’il a construits, comme l’a fait par exemple le Fonds Kirchberg. L’Etat a joué au promoteur pour financer des infrastructures. Ce n’est pas son rôle. Sur la prochaine législature, rien qu’au Kirchberg, on peut bâtir 4 à 5.000 logements à des prix raisonnables. Et puis il y a Belval, Wiltz, et Schifflange, qui ont un potentiel énorme.

En matière de mobilité aussi, bien sûr, nous voulons continuer notre effort. En dix ans, quatre milliards sont investis dans le rail. Cela nous met au niveau… de la Suisse. Mais on a un retard de vingt ans, qu’il faut continuer à résorber. Il faudra du courage politique. Et je ne vois pas un autre parti qui soit apte à garantir cet élan. Leurs programmes sont ambitieux, oui. Mais leurs promesses ne donnent pas toutes du sens, alors que nous, nous avons structuré la mobilité.

Vous pouvez comprendre un parti qui se pose d’entrée en opposant?

Si vous voulez rester pur et dur, votre place est effectivement dans l’opposition. Le pouvoir, c’est toujours des compromis. Vous ne pouvez pas faire passer votre programme à 100%.

Qu’avez-vous alors dû faire comme concessions lors de la législature qui s’achève?

On aurait aimé mettre à profit la réforme fiscale pour soulager le monde du travail et taxer davantage l’utilisation des ressources. Aujourd’hui, la fiscalité et la sécurité sociale reposent presque à 100% sur le facteur travail. C’est une erreur. Le monde évolue dans cette direction; le Luxembourg devra aussi le faire.

Un parti écologiste moderne pourrait-il, demain, accepter de participer à un gouvernement sans détenir les portefeuilles de la Mobilité, de l’Environnement et de l’Agriculture?

Pour faire avancer le développement durable, ces ressorts sont essentiels. L’Agriculture ne doit pas être un tabou pour les Verts. Elle représente la possibilité de produire de la nourriture de qualité, dans la région. Il y a des préjugés contre les Verts dans les milieux agricoles. Mais on a constaté, en Allemagne, qu’ils tombaient très vite quand les Verts font leurs preuves à ce poste. Mais quand on parle de composition d’un gouvernement, le plus important c’est le programme. Les postes sont secondaires. Evidemment, je verrais bien quelqu’un comme Carole Dieschbourg être à la fois ministre de l’Agriculture et de l’Environnement.

Vous avez aujourd’hui l’étiquette de «Monsieur Non» dans le dossier d’éventuelles rétrocessions fiscales à la France. C’est pour plaire à l’électeur luxembourgeois?

C’est une prise de position en faveur du transfrontalier. Si on verse de l’argent à Paris, je ne crois pas qu’il reviendra dans la région. Mais toutes les régions frontalières peuvent utiliser le moteur économique luxembourgeois, qui est sur la carte du monde. Utilisons-le pour développer aussi la Lorraine. Le Luxembourg est disposé à investir dans des infrastructures de l’autre côté de la frontière, à condition que ce soit en bonne coopération et que les deux parties en profitent. C’est ainsi que nous investissons à court terme 120 millions dans le rail. Transformer des friches industrielles à la frontière en zones d’activité avec un régime de fiscalité et de sécurité sociale communes, c’est aussi quelque chose qui fait son chemin.

Il y a des partis avec lesquels vous ne vous allierez jamais?

Oui, l’ADR. Ce parti méconnaît totalement la culture de ce pays. J’aime ma patrie. Dans ma patrie, on parle naturellement le luxembourgeois, et on en fait un instrument d’intégration, pas d’exclusion. Ma patrie, c’est un pays qui est basé sur l’immigration, qui y voit une richesse, qui voit dans l’ouverture d’esprit des deux cents dernières années son plus grand atout. Je suis un adepte de la langue luxembourgeoise. Mais si demain, les 600.000 habitants du pays parlaient tous le luxembourgeois, est-ce qu’on n’aurait plus de problèmes de logement, de mobilité, de chômage, de redistribution des richesses? Non! Alors parlons des vrais problèmes, et pas d’un problème qui n’existe pas. Et donnons des congés linguistiques pour aider à apprendre le luxembourgeois.

Que pensez-vous du slogan du Parti libéral («L’avenir en luxembourgeois»)?

Ils sont tombés dans le piège de l’ADR. C’est une erreur. Les gens préféreront d’ailleurs toujours l’original à la copie. Nous, nous allons expliquer le nôtre («Parce que j’aime mon pays»), en faisant témoigner des personnes de cultures diverses, d’origines diverses. Il ne faut pas abandonner aux populistes une valeur comme celle de la patrie. Il faut l’utiliser, et la remplir d’un autre contenu.

Propos recueillis par Thierry Nelissen

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