Vues enchanteresses

Von Corina Ciocârlie / Suite de notre voyage estival à travers les utopies qui ont marqué l’architecture du XXe siècle, revues et commentées par des romanciers et descinéastes. Zoom sur Bucarest et le littoral roumain.
Quelque ambitieux qu’il fût, Il Duce n’a pas le monopole des folies architecturales engendrées, au XX e siècle, par le rêve du dictateur d’être, avant tout, un bâtisseur d’univers de marbre. En Roumanie, le Conducator Ceausescu et son prédécesseur à la tête du Parti communiste, Gheorghe Gheorghiu-Dej, lui firent sérieusement concurrence.

Les noms des stations balnéaires de la Mer Noire, inspirés par la mythologie romaine, sont dignes de l’énumération du Grand Khan: Saturn, Venus, Cap Aurora, Jupiter, Neptun, Olimp viennent se juxtaposer, au début des années 1970, à Eforie-Sud, Eforie-Nord et Mamaia, datant de la fin des années 1950. La construction de cette constellation de mini-villes thermales a demandé des travaux d’assainissement comparables, toutes proportions gardées, à la bonification des marais pontins au temps du fascisme italien.

Dans le plan d’aménagement établi à partir de 1955 par l’architecte Cezar Lazarescu, on sent percer – outre l’idéologie du Parti – des échos des débats du CIAM (Congrès International d’Architecture Moderne) de 1953, sur les limites du modernisme et de la Charte d’Athènes. Du côté de la Mer Noire, le concept de cluster – qui tend à remplacer celui de machine à habiter – se traduit par des ensembles de logements en forme de bâtiments-tours (notamment à Olimp), ou bien des structures plus légères, sur pilotis (à Eforie Nord).

Mais au-delà d’une pensée architecturale, il s’agit là d’un mécanisme de propagande. Juliana Maxim en explique les ressorts, dans un texte intitulé Vues enchanteresses. Politiques de séduction aux débuts du tourisme balnéaire dans la Roumanie socialiste : « Après 1965, ces paradis estivaux ont été intensément promus sur le marché externe, non seulement afin d’attirer des devises, mais aussi pour convaincre les touristes étrangers des bénéfices du socialisme. » Panneaux publicitaires, vitrines des agences de voyages, cartes postales colorisées: les images idylliques des estivants allemands ou scandinaves débordant de joie de vivre sur une plage de Mamaia ou d’Eforie contribuèrent sciemment – tout comme celles de Nice ou de Rimini, de Rio de Janeiro ou de Miami Beach – à l’esquisse d’une « iconographie universelle du littoral après la Seconde Guerre mondiale ».

Comme toutes ces destinations de rêve, le littoral roumain de la Mer Noire fut « un paradis intensément médiatisé », évoqué à travers les chansons, les spots publicitaires ou les émissions radiophoniques – pour preuve, cette rengaine de Margareta Pâslaru datant de 1963, Le soleil est tombé amoureux de Mamaia . (Certains – notamment les critiques des revues Architectural Forum et L’Architecture d’aujourd’hui – ont d’ailleurs fait remarquer que Mamaia est, à une lettre près, la version socialiste de Miami…)

Les studios cinématographiques Alexandru Sahia – créés en 1952 et consacrés essentiellement à la propagande socialiste – assurèrent pendant presque 40 ans la promotion du littoral roumain à l’étranger. «Confort», «plaisir», «consommation» étaient les maîtres mots d’une rhétorique bavarde, censée convaincre les touristes du monde entier des bienfaits du bronzage sur les plages proprettes de la Mer Noire. Certains des films produits par Sahia ou Animafilm comportaient même des séquences fictionnelles assez cocasses – notamment Venus (réalisé en 1971 par Alexandru Rosianu), où l’on voyait deux étudiants en architecture envoyés par leur directeur de thèse pour rassembler une documentation sur l’esthétique moderniste et les facilités proposées par l’hôtel Raluca, le fleuron de Venus, avec sa structure circulaire et son escalier extérieur spectaculaire. L’élément fantasmatique surgissait lors de la séquence finale, où l’on voyait ces braves jeunes gens retourner dans la station une fois leur projet bouclé, fous de bonheur au bord d’une décapotable rouge – ce qui aurait sans doute déconcerté les spectateurs roumains, qui peinaient, eux, à économiser pendant de longues années pour s’acheter une modeste Dacia … mais le film ne leur était guère destiné!

A quelque 220 kilomètres de Mamaia, les Bucarestois vivaient pourtant dans des appartements et des rues d’un tout autre genre, sordides et monotones, mais se prêtant également à des pirouettes narratives d’inspiration borgésienne ou kafkaïenne. Dans cette ville spectrale qu’est la capitale roumaine à l’époque Ceausescu, le romancier Mircea Cartarescu s’improvise architecte-en-chef pour mieux imaginer des mondes parallèles faisant écho aux exploits du « nouveau pharaon ». Dans la foulée de Casa Scânteii – la Maison de l’Etincelle, icône du «réalisme socialiste» érigée au début des années 50 –, le Conducator lança, en effet, en 1984 le monstrueux chantier de Casa Poporului.

Avec ses 1.100 pièces réparties sur douze étages et une surface au sol de 45.000 m 2 , la Maison du Peuple est le second plus grand bâtiment administratif au monde, après le Pentagone. Mircea Cartarescu en a fait plus qu’un décor – un véritable protagoniste de sa trilogie Orbitor et un archétype, un concentré absurde de bâtiments de tous les temps et tous les continents. « On reconnaissait dans le corps de mammouth de la chimère ceausesquiste l’université Lomonosov, le phare d’Alexandrie, l’Empire State Building, les ziggourats et les pyramides, le Reichstag et la tour de Babel et même les constructions cyclopéennes des Canaries, les vestiges de l’Atlantide et jusqu’aux immenses cylindres de Tianhuanaco et jusqu’aux constructions sur la planète Cydonia: la Face, la Forteresse et la Pyramide – car tout ce que notre orgueil humain ou angélique éleva jamais sur cette terre, vanité portant les coquilles abritant le cerveau mou de l’humanité (…), se retrouvait ici, dans ce mastaba percé de centaines de fenêtres au milieu du désert central d’une ville en ruine. »

Pour ce faire, rappelle Cartarescu, des montagnes avaient été éventrées, des rivières draguées, des filons de fer et d’or exploités jusqu’au dernier gramme de minerai. La construction du colosse de style néo-classique qui se dresse depuis 1984 sur la colline arasée de Dealu Spirii a nécessité un million de mètres cubes de marbre – Nicolae Ceausescu en tirait une fierté particulière –, mais aussi la destruction de 520 hectares de la ville de Bucarest, ainsi que la démolition de plus de 7.000 maisons.

Des dizaines de milliers d’« esclaves » ont peiné pendant des années comme de nouveaux Sisyphe, « mêlant au béton des os et du sang, enfouissant leur ombre dans les fondations du monstrueux monastère ». Un tel exploit méritait bel et bien d’entrer en littérature…

Mircea Cartarescu est un bâtisseur de romans-mondes, foisonnants et oniriques, à l’image du « gigantesque sphinx de marbre, distant et fantasmagorique » engendré par la folie du dictateur communiste, qui poursuit son délire funeste. Arrivé à la station de métro Izvor, le narrateur d’ Orbitor découvre à sa gauche, énorme « comme une pyramide en toile d’araignée », cette parodie de Domus Aurea qui ambitionnait d’être la plus grande construction sur Terre et qui, après la chute du Ceausescu, fait plutôt penser au « palais du Dragon disparu sans laisser de trace ».

Mais la Maison (dite) du Peuple n’était pas à une métamorphose près. En 1994, au grand dam de ceux qui auraient aimé la voir rasée, elle accueillit la Chambre des députés, puis le Sénat, et fut rebaptisée Palais du Parlement. C’est donc là que, ironie de l’histoire, allaient se rendre en janvier 2017 les manifestants exaspérés par le gouvernement social-démocrate de Bucarest qui tentait par tous les moyens de blanchir une kyrielle d’hommes politiques condamnés pour corruption (des manœuvres toujours en cours, hélas…).

Ceux qui se mirent alors à protester dans la rue, des semaines durant, par -10°C, se comptaient par centaines de milliers. Mircea Cartarescu était parmi eux. Son Orbitor , tout comme 1984 , la dystopie orwellienne, semblait plus actuel que jamais. La nuit compacte « comme un glaçon de goudron » qui venait de s’abattre sur la ville ravivait le terrible souvenir d’une ère que l’on croyait révolue. Bucarest s’apprêtait à faire un bond en arrière d’un quart de siècle, vers les ténèbres des années Ceausescu, sous le regard impassible du colosse de marbre tant détesté.

Quelque ambitieux qu’il fût, Il Duce n’a pas le monopole des folies architecturales engendrées, au XX e siècle, par le rêve du dictateur d’être, avant tout, un bâtisseur d’univers de marbre. En Roumanie, le Conducator Ceausescu et son prédécesseur à la tête du Parti communiste, Gheorghe Gheorghiu-Dej, lui firent sérieusement concurrence.

Les noms des stations balnéaires de la Mer Noire, inspirés par la mythologie romaine, sont dignes de l’énumération du Grand Khan: Saturn, Venus, Cap Aurora, Jupiter, Neptun, Olimp viennent se juxtaposer, au début des années 1970, à Eforie-Sud, Eforie-Nord et Mamaia, datant de la fin des années 1950. La construction de cette constellation de mini-villes thermales a demandé des travaux d’assainissement comparables, toutes proportions gardées, à la bonification des marais pontins au temps du fascisme italien.

Dans le plan d’aménagement établi à partir de 1955 par l’architecte Cezar Lazarescu, on sent percer – outre l’idéologie du Parti – des échos des débats du CIAM (Congrès International d’Architecture Moderne) de 1953, sur les limites du modernisme et de la Charte d’Athènes. Du côté de la Mer Noire, le concept de cluster – qui tend à remplacer celui de machine à habiter – se traduit par des ensembles de logements en forme de bâtiments-tours (notamment à Olimp), ou bien des structures plus légères, sur pilotis (à Eforie Nord).

Mais au-delà d’une pensée architecturale, il s’agit là d’un mécanisme de propagande. Juliana Maxim en explique les ressorts, dans un texte intitulé Vues enchanteresses. Politiques de séduction aux débuts du tourisme balnéaire dans la Roumanie socialiste : « Après 1965, ces paradis estivaux ont été intensément promus sur le marché externe, non seulement afin d’attirer des devises, mais aussi pour convaincre les touristes étrangers des bénéfices du socialisme. » Panneaux publicitaires, vitrines des agences de voyages, cartes postales colorisées: les images idylliques des estivants allemands ou scandinaves débordant de joie de vivre sur une plage de Mamaia ou d’Eforie contribuèrent sciemment – tout comme celles de Nice ou de Rimini, de Rio de Janeiro ou de Miami Beach – à l’esquisse d’une « iconographie universelle du littoral après la Seconde Guerre mondiale ».

Comme toutes ces destinations de rêve, le littoral roumain de la Mer Noire fut « un paradis intensément médiatisé », évoqué à travers les chansons, les spots publicitaires ou les émissions radiophoniques – pour preuve, cette rengaine de Margareta Pâslaru datant de 1963, Le soleil est tombé amoureux de Mamaia . (Certains – notamment les critiques des revues Architectural Forum et L’Architecture d’aujourd’hui – ont d’ailleurs fait remarquer que Mamaia est, à une lettre près, la version socialiste de Miami…)

Les studios cinématographiques Alexandru Sahia – créés en 1952 et consacrés essentiellement à la propagande socialiste – assurèrent pendant presque 40 ans la promotion du littoral roumain à l’étranger. «Confort», «plaisir», «consommation» étaient les maîtres mots d’une rhétorique bavarde, censée convaincre les touristes du monde entier des bienfaits du bronzage sur les plages proprettes de la Mer Noire. Certains des films produits par Sahia ou Animafilm comportaient même des séquences fictionnelles assez cocasses – notamment Venus (réalisé en 1971 par Alexandru Rosianu), où l’on voyait deux étudiants en architecture envoyés par leur directeur de thèse pour rassembler une documentation sur l’esthétique moderniste et les facilités proposées par l’hôtel Raluca, le fleuron de Venus, avec sa structure circulaire et son escalier extérieur spectaculaire. L’élément fantasmatique surgissait lors de la séquence finale, où l’on voyait ces braves jeunes gens retourner dans la station une fois leur projet bouclé, fous de bonheur au bord d’une décapotable rouge – ce qui aurait sans doute déconcerté les spectateurs roumains, qui peinaient, eux, à économiser pendant de longues années pour s’acheter une modeste Dacia … mais le film ne leur était guère destiné!

A quelque 220 kilomètres de Mamaia, les Bucarestois vivaient pourtant dans des appartements et des rues d’un tout autre genre, sordides et monotones, mais se prêtant également à des pirouettes narratives d’inspiration borgésienne ou kafkaïenne. Dans cette ville spectrale qu’est la capitale roumaine à l’époque Ceausescu, le romancier Mircea Cartarescu s’improvise architecte-en-chef pour mieux imaginer des mondes parallèles faisant écho aux exploits du « nouveau pharaon ». Dans la foulée de Casa Scânteii – la Maison de l’Etincelle, icône du «réalisme socialiste» érigée au début des années 50 –, le Conducator lança, en effet, en 1984 le monstrueux chantier de Casa Poporului.

Avec ses 1.100 pièces réparties sur douze étages et une surface au sol de 45.000 m 2 , la Maison du Peuple est le second plus grand bâtiment administratif au monde, après le Pentagone. Mircea Cartarescu en a fait plus qu’un décor – un véritable protagoniste de sa trilogie Orbitor et un archétype, un concentré absurde de bâtiments de tous les temps et tous les continents. « On reconnaissait dans le corps de mammouth de la chimère ceausesquiste l’université Lomonosov, le phare d’Alexandrie, l’Empire State Building, les ziggourats et les pyramides, le Reichstag et la tour de Babel et même les constructions cyclopéennes des Canaries, les vestiges de l’Atlantide et jusqu’aux immenses cylindres de Tianhuanaco et jusqu’aux constructions sur la planète Cydonia: la Face, la Forteresse et la Pyramide – car tout ce que notre orgueil humain ou angélique éleva jamais sur cette terre, vanité portant les coquilles abritant le cerveau mou de l’humanité (…), se retrouvait ici, dans ce mastaba percé de centaines de fenêtres au milieu du désert central d’une ville en ruine. »

Pour ce faire, rappelle Cartarescu, des montagnes avaient été éventrées, des rivières draguées, des filons de fer et d’or exploités jusqu’au dernier gramme de minerai. La construction du colosse de style néo-classique qui se dresse depuis 1984 sur la colline arasée de Dealu Spirii a nécessité un million de mètres cubes de marbre – Nicolae Ceausescu en tirait une fierté particulière –, mais aussi la destruction de 520 hectares de la ville de Bucarest, ainsi que la démolition de plus de 7.000 maisons.

Des dizaines de milliers d’« esclaves » ont peiné pendant des années comme de nouveaux Sisyphe, « mêlant au béton des os et du sang, enfouissant leur ombre dans les fondations du monstrueux monastère ». Un tel exploit méritait bel et bien d’entrer en littérature…

Mircea Cartarescu est un bâtisseur de romans-mondes, foisonnants et oniriques, à l’image du « gigantesque sphinx de marbre, distant et fantasmagorique » engendré par la folie du dictateur communiste, qui poursuit son délire funeste. Arrivé à la station de métro Izvor, le narrateur d’ Orbitor découvre à sa gauche, énorme « comme une pyramide en toile d’araignée », cette parodie de Domus Aurea qui ambitionnait d’être la plus grande construction sur Terre et qui, après la chute du Ceausescu, fait plutôt penser au « palais du Dragon disparu sans laisser de trace ».

Mais la Maison (dite) du Peuple n’était pas à une métamorphose près. En 1994, au grand dam de ceux qui auraient aimé la voir rasée, elle accueillit la Chambre des députés, puis le Sénat, et fut rebaptisée Palais du Parlement. C’est donc là que, ironie de l’histoire, allaient se rendre en janvier 2017 les manifestants exaspérés par le gouvernement social-démocrate de Bucarest qui tentait par tous les moyens de blanchir une kyrielle d’hommes politiques condamnés pour corruption (des manœuvres toujours en cours, hélas…).

Ceux qui se mirent alors à protester dans la rue, des semaines durant, par -10°C, se comptaient par centaines de milliers. Mircea Cartarescu était parmi eux. Son Orbitor , tout comme 1984 , la dystopie orwellienne, semblait plus actuel que jamais. La nuit compacte « comme un glaçon de goudron » qui venait de s’abattre sur la ville ravivait le terrible souvenir d’une ère que l’on croyait révolue. Bucarest s’apprêtait à faire un bond en arrière d’un quart de siècle, vers les ténèbres des années Ceausescu, sous le regard impassible du colosse de marbre tant détesté.