Vu des marchés / Commerce, croissance et populisme

Le commerce international a été au cœur des dernières élections. Donald Trump l’a emporté en promettant de relever les tarifs douaniers pour faire revenir les emplois et les usines, tandis qu’en Europe, les extrêmes ont réclamé l’introduction de restrictions commerciales. L’appui au libre-échange n’a cessé de reculer dans le monde développé, tandis qu’il reste élevé dans la plupart des pays émergents (source: Pew Research Center).
Pour lutter contre la montée du populisme, l’Europe fait aujourd’hui pression sur la Chine et les Etats-Unis pour durcir les règles commerciales afin d’assurer une plus grande équité. Elle s’efforce de trouver un juste milieu entre le regain de protectionnisme aux Etats-Unis et l’apologie de la mondialisation en Chine (discours sur le libre-échange prononcé par Xi Jinping à Davos en février dernier, projet «One Road One Belt», etc.). La tâche ne sera pas aisée pour la Commission européenne: les USA et la Chine affichent des positions diamétralement opposées et les pays européens ne partagent pas tous la même vision du commerce mondial.
La baisse des droits de douane sur les marchandises, prônée par le GATT puis l’OMC, stimule la croissance mondiale depuis soixante ans et a largement contribué à l’intégration réussie de l’Asie et d’autres pays émergents dans l’économie mondiale. Mais les bénéfices de cette intégration n’ont pas été équitablement répartis, entraînant un violent rejet de la mondialisation. Les emplois manufacturiers ont baissé inexorablement ces dernières décennies dans le monde développé. Et même l’Allemagne, véritable puissance industrielle, n’a pas échappé à cette tendance, favorisée par l’ouverture des frontières (les emplois peu qualifiés ont été perdus au profit des travailleurs moins bien payés dans le monde émergent). Mais cette tendance est également le résultat de gains de productivité et d’une meilleure utilisation des technologies dans l’industrie. Les travailleurs hautement qualifiés, en revanche, ont sans conteste tiré profit de l’ouverture des frontières et du progrès technologique. Une coopération renforcée avec leurs homologues des pays émergents au sein de multinationales, des coûts toujours plus bas et des moyens de communication toujours plus rapides ont amélioré leur productivité et creusé les inégalités salariales avec les travailleurs moins qualifiés.
Mais le commerce a de profondes conséquences économiques et une plus grande ségrégation de l’économie mondiale pourrait aisément peser sur la croissance et les revenus des ménages. Le libre-échange réduit le coût des importations, augmente le pouvoir d’achat, permet l’accès à une plus grande variété de biens et stimule la compétitivité. Très peu de pays développés parviendront à ramener des emplois industriels (même l’Allemagne). Les multinationales sont aujourd’hui tributaires de chaînes d’approvisionnement mondiales complexes. La hausse des droits de douane sur les importations mexicaines pénaliserait fortement les constructeurs automobiles américains. Essayer de sauver quelques emplois pourrait finalement nuire à la compétitivité et générer des pertes nettes d’emplois. Le moment venu, une économie mondiale plus fragmentée se traduirait par un ralentissement de la croissance et une poussée de l’inflation (pas nécessairement le meilleur moyen de faire barrage au populisme). Même si un commerce plus équitable serait bienvenu, d’autres politiques s’imposent d’urgence pour faire face à des déficits de qualification et former les travailleurs laissés pour compte par la mondialisation mais aussi par le progrès technologique.

Xavier Denis, Strategiste Societe Generale Private Banking