Un vrai conte de chien(s) /«Dogman» de Matteo Garrone

Manfred Enery / Est-ce un retour en grâce toute cinéphilique? Les films italiens se bousculent au portillon des salles obscures. Après Il figlio Manuel (Dario Albertini) et Figlia mia (Laura Bispuri), avant Lazzaro Felice (Alice Rohrwacher), Euphoria (Valeria Golino) et Troppa Grazia (Gianni Zanasi) – tous trois fort remarqués à Cannes 2018 –, on découvre Dogman que signe Matteo Garrone, le pugnace auteur de Gomorra (2008), et qui nous réconcilie avec un cinéaste qui fut plus que décevant avec Tale of Tales (2015) et Reality (2012), ses précédents films.

Dogman, ce n’est pas un titre mondialisé libellé en globish, c’est tout simplement l’appellation de l’enseigne d’un brave toiletteur de chiens qui officie quelque part en Campanie profonde, avec vue sur une mer aussi triste que la vaste place centrale d’une ville en perdition avancée. Matteo Garrone a utilisé Castel Volturno, pas loin de Naples, aussi dévasté que le Detroit états-unien ou le Hayange mosellan. L’effet est hallucinant entre vitrines mortes, habitations dégradées, aires de jeux en déshérence et «trattoria» où vaque une population abonnée au précariat. C’est une banlieue dans le plus élémentaire sens du terme, perdue, miteuse, coupée de tout sauf de la toile internautique et de la mer pouilleuse suffisamment poissonneuse pour soutenir l’économie locale.

Marcello, le «héros» de Matteo Garrone, est une vraie figure dans ce quartier. Très populaire, il est chouchouté par tout le monde, et un peu plus par Simoncino, son copain, une véritable armoire à glace et à coke, qui le manipule sans façon. Marcello, à côté de ce Goliath bas de plafond, est un petit David attendrissant qui ne se mouche pas pour autant du pied. Marcello (Marcello Fonte) a le physique narrativement cabossé et le rire tendre qui l’aide à digérer ses petits drames quotidiens. D’emblée, il apparaît comme l’archétype du héros que le destin voue à la tragédie et qui s’en sort sans se soucier d’orthodoxes principes. Grâce au comédien Marcello Fonte (palmé d’or pour son interprétation à Cannes 2018), il ne dépare pas dans le grand cinéma italien tel qu’on l’a connu et apprécié durant toutes les années d’après-guerre jusqu’à la fin des Trente Glorieuses. Sans trop d’efforts, on retrouve en Marcello Fonte le grand acteur italien Totò que Pier Paolo Pasolini a magnifié en pèlerin sauvage dans Uccellacci e uccellini (1966) ou – bien qu’il ne soit pas italien – Anthony Quinn tel que Federico Fellini l’a acoquiné avec Giulietta Masina dans La strada (1954).

Dans la même galerie de «grands», Marcello Fonte cohabite aussi sans problème avec Charles Chaplin, Peter Sellers ou le trop oublié Claude Melki qui reste pour toujours L’Acrobate (1976) de Jean-Daniel Pollet et… certainement dans une boîte à la Cinémathèque de Luxembourg que l’on ouvrira bientôt.

Dogman est inspiré d’un fait divers qui a eu un grand retentissement en Italie. Matteo Garrone en garde la trame la plus douloureuse. Il met ainsi le focus sur l’Italie d’aujourd’hui, toujours meurtrie par la crise et les horreurs économiques qui en ont découlé, et de plus en plus gagnée par les bateleurs d’un populisme trompeur.

Simoncino est sans conteste le chien qui aboie sans raison et agresse sans vergogne ceux qui vont à l’encontre de ses désirs immédiats de drogue ou d’argent. Les chiens dont s’occupe Marcello sont bien plus empathiques. Et Marcello, en dépit de ses airs d’ange pathétique, réussit à manifester la bête immonde qui somnole dans son ego.

En ce sens – et Matteo Garrone le revendique dans ses déclarations médiatiques –, le film Dogman fonctionne tel un conte sans fées, greffé sur le réel et son insoutenable mélancolie. Son nain rebelle et son tragique géant sont environnés par des choristes (les gens, les piliers de trattoria) aussi versatiles qu’un électorat ordinaire, tout en étant choyés par une mère coriace et une avenante petite fille amoureuse des fonds sous-marins.

Faut-il préciser que c’est une authentique comédie à l’italienne? Qu’on y rit sans façon ni outrance? Et que l’extrême violence qui clôture le film est simplement salutaire. Du reste, Matteo Garrone filme sans bavure ni froidure.