Que peuvent produire des élèves de lycée qui se mettent au slam? Réponse: des derrières en forme d’abricot.

«Venez! Venez donc! Rapprochez-vous, venez tout devant! Et n’oubliez pas, vous avez des micros, si vous voulez qu’on vous entende! Qui va commencer?»

En ce 21 mars, à l’Athénée de Luxembourg, Cyril Detilleux, dit Ozarm, et Hugo Ayala, dit Ayun, invitent les élèves de 2e et 4e participant à leur atelier slam du jour à déclamer le produit de leur travail poétique.

Pour situer l’événement: la semaine et le mois de la francophonie battent leur plein en ce début de printemps (des poètes). «Chaque année l’Institut français du Luxembourg organise, en partenariat avec l’Association Victor Hugo, le mois de la francophonie», explique Marina Daniel, attachée de coopération scientifique et universitaire de l’ILF. «Cela fait quatre ans que nous organisons aussi, dans ce cadre, des ateliers slam s’étalant sur deux jours. Cette année, ils ont lieu non seulement ici à l’Athénée, mais aussi aux lycées Michel Rodange et Aline Mayrisch.» Le but? «Faire travailler les jeunes autour de la langue française de façon ludique avec l’espoir de leur donner tant le goût de la langue que l’occasion d’apprendre à l’aimer. Ici, ils peuvent s’initier au slam, à ses techniques, à l’écriture d’un texte poétique, ainsi qu’aux jeux de la langue, à ses expressions, et à la déclamation de leur texte face à des copains.»

Slam? Vous avez dit bizarre? Ce fut, dit-on, un certain Marc Smith qui, le premier, aurait eu l’idée de se lancer dans un récital de poésie au mirco d’un bar de Chicago en 1984. Ce qui a abouti à un premier tournoi de slam à San Francisco.

Retour au présent. Les élèves se rassemblent enfin autour des animateurs, avec dans les mains des bouts de papier griffonnés au stylo ou au crayon. Une seule certitude se lit sur leur visage: l’incertitude. A quelle sauce vont-ils nous manger? Les textes, pourtant, ce sont bien eux qui les ont écrits, pendant les 45 minutes qu’on leur a laissées. Et là, maintenant, ils se retrouvent effectivement rassemblés pour la troisième phase de l’atelier. La première était pour la mise au point des «contraintes», la seconde dédiée à l’écriture. Place à la déclamation.

Fureteur

Petite parenthèse: les «contraintes», ont été décidées rapidement par le groupe sous l’impulsion des animateurs:

puiser de l’inspiration dans les dix mots de l’opération française «Dis-moi dix mots» de cette année: avatar, canular, émoticône, favori, fureteur, héberger, nomade, nuage, pirate, télésnober;

«slamer» des compliments, à soi-même ou à une autre personne, notamment sur des thèmes comme le physique, la personnalité, les capacités, le style et les talents;

faire en sorte que le texte soit beau, riche, intéressant, notamment en exploitant les synonymes, les antonymes, les homonymes, des mots dans d’autres langues, les rimes et les énumérations.

Parenthèse fermée, nous revoici à l’entame de troisième phase. Les élèves, après avoir travaillé deux par deux pendant trois quarts d’heure pour pondre un texte plutôt poétique, se retrouvent au pied du mur: lire leur écrit, micro à la main.

Le premier couple de courageux, chaleureusement acclamé, n’a d’autre choix que de se lancer alors que tombe un lourd silence d’attente, voire d’expectation. Une dernière hésitation. «Non, euh, pas avec le micro», dit la jeune fille. «Si, si prenez le micro, il faut qu’on vous entende bien.» «Bon, d’accord.» Impossible, faute de place, de reprendre toutes les créations, qui furent parfois… étonnamment étonnantes. Alors, celle-ci, au hasard:

Quand je vois tes yeux c’est comme plonger mon regard dans les nuages.

Je pourrais jurer par les cieux que ton visage est celui d’un ange.

Ton derrière en forme d’abricot

rien d’autre à dire quand je t’imagine de dos.

Et le soir je te vois danser sur des airs de salsa.

Mais, sérieusement, y a-t-il que moi qui pense que tu es chaude comme une sauce harissa?

Oulala! Si tu savais comme je voudrais t’héberger tel un mouton de berger!

Malgré les difficultés inhérentes à cet exercice – déjà, le fait de devoir jouer avec une langue qui n’est pas «maternelle» n’est pas rien –, tant les élèves que les professeurs, d’année en année, en redemandent. Alors que certains enseignants préparent leurs élèves pour l’atelier, Valérie Sassel préfère, pour sa part «garder l’effet de surprise. J’ai moi-même recherché les définitions des mots, puis j’ai distribué un dossier et en ai expliqué le contenu aux élèves pour leur faciliter la tâche au cours de l’atelier. Mais je n’ai pas fait de travail spécifique avec eux sur le slam. En fait, cet atelier sert aussi d’introduction au cours sur la poésie du trimestre prochain».

Pour les animateurs Ozarm et Ayun – tous deux travaillant pour La Ruche, une association d’animation socioculturelle implantée à Cergy, près de Paris – le slam permet aux jeunes de «se construire, de s’accepter, d’écouter et tolérer les autres et soi-même, justement à une période de leur vie où beaucoup se joue» (Ayun). «Le slam les amène aussi à se montrer, à assumer la parole en public, à être critique et autocritique avec des textes personnels. Je vois surtout une arme supplémentaire pour la vie. S’ils savent manier les mots, ils auront plus de chances que ceux qui le ne savent pas. De même s’ils arrivent à s’exprimer en public» (Ozarm).

Alors que le slam se définit au départ comme une forme de compétition, craignent-ils seulement leurs concurrents? Ayun: «Non, parce que nous n’avons pas l’esprit de compétition.» Ozarm: «On ne les craint pas, mais on aime les écouter.» Ayun: «C’est plus l’esprit de partage que de compétition.» Ozarm: «Et même si ça nous arrive d’être un peu en compétition avec certains, on en craint aucun… A part soi-même peut-être.» Et à ceux qui n’y connaissent rien, que dire?

Ayun: «Venez à une soirée slam.» Ozarm: «Avec ou sans a priori, oui venez.» Ayun: «Il ne suffit pas de regarder sur Youtube. Vivre une soirée, la partager, c’est encore… Ah!» Ozarm: «Vos lecteurs seront agréablement surpris. Alors qu’on peut ne pas aimer tout ce qu’on entend pendant une soirée slam, il y a toujours des « trucs » qui arrivent avant et après. Et c’est une occasion où se retrouvent ensemble enfants, retraités, cadres sup, chômeurs… Un mélange que je n’ai jamais vu dans les autres formes de spectacle.»

Et la langue française, dans tout ça? Oubliée? Ayun: «Non pas du tout. Au contraire même: il s’agit avant tout de la langue française. Parce que je pense qu’on l’aime avant tout. On l’aime avant même d’avoir envie de la défendre.» Ozarm: «Et de la partager.»

David Broman

Note: cet article a été mis à jour le 21 avril 2017 afin de corriger une citation erronée de madame Valérie Sassel.  L’auteur présente ses excuses, tant à cette dernière qu’aux lecteurs, pour cette erreur.