Vingt lignes pour la gloire

Grandes et petites histoires d’espionnage (6).

Décisive? La contribution de la Résistance luxembourgeoise à la découverte des armes secrètes nazies fut certainement capitale.

Dans la course à l’armement, l’Allemagne nazie s’échine depuis 1936 à obtenir ce que l’on appellerait aujourd’hui un avantage compétitif.

C’est sur l’île d’Usedom, sur les rives de la mer Baltique, que se jouera un chapitre primordial de la Seconde Guerre mondiale. Dans la petite localité de Pennemünde et des ses environs, le Reich a installé un site d’essais de missiles. C’est là que seront assemblées et testées les bombes volantes V1 et les tristement célèbres fusées V2. Tout cela se fait, bien entendu, dans le plus grand secret. Du moins dans les premiers temps.

Dès le début de la guerre, en 1939, le renseignement britannique reçoit un premier indice avec ce qu’il est convenu d’appeler «la lettre d’Oslo». Un rapport anonyme dont on apprend bien plus tard qu’il fut écrit par Hans Ferdinand Mayer, mathématicien et physicien allemand alors directeur de recherche en communication chez Siemens. Sur sept pages, il détaille l’avancement de la recherche scientifique et technique allemande.

«Trop beau pour être vrai!» pensent les pontes du SIS, le «Secret Intelligence Service», qui croient y déceler une manœuvre d’intoxication de la part des Allemands. En revanche, le responsable de la section scientifique du renseignement de la Royal Air Force (RAF), Reginald Victor Jones, s’intéresse au plus haut point à la lettre d’Oslo et cherche à lui donner du crédit.

En 1941, un premier rapport envoyé via une filière de renseignement entre la Norvège et la Suède arrive à Londres. Il fait état de deux ateliers d’assemblage situés sur l’île d’Usedom d’où sont également lancés des engins en forme de cigare. Le rapport n’arrivera pas sur le bureau de Jones car, en amont, il est jugé fantaisiste.

Le responsable de la section scientifique du renseignement de la RAF aura en revanche un nouvel indice, une année plus tard. Fin 1942, un agent danois rapporte une conversation entre un professeur, de la Berliner Technische Hochschule, et un ingénieur à propos d’une nouvelle arme: une fusée. Celle-ci pourrait emporter jusqu’à 5 tonnes d’explosifs et atteindre des objectifs situés à plus de 200 km de son point de lancement.

Main-d’œuvre indiscrète

A cette époque, les Allemands on effectué trois tirs de fusée V2, dont le premier le 3 octobre 1942. Mais ils en sont encore au stade des essais et, à Peenemünde, l’activité est incessante. Le besoin de main-d’œuvre est criant, notamment pour creuser des tranchées servant à accueillir le câblage électrique. Les Allemands y font donc travailler de nombreux étrangers, dont une bonne centaine de Luxembourgeois, envoyés sur l’île d’Usedom dans le cadre du Reichsarbeitsdienst, le service du travail obligatoire.

Parmi eux, de nombreux membres de la Résistance, dont le jeune Henri Roth. Celui-ci découvre avec stupéfaction ce qui se trame sur les rives de la Baltique.

A partir de la fin du mois d’octobre 1942, Henri Roth écrit régulièrement à sa famille ce qu’il voit à Peenemünde. Son père, chef train sur la ligne Kautenbach-Bastogne, est, lui aussi, membre de la Résistance et transmet les messages de son fils via les réseaux clandestins belges «Clarence» et «Zéro».

Roth fournit ainsi une carte touristique de l’île d’Usedom sur laquelle les localités de Peenemünde et Zinnowitz sont soulignées. Au dos, il écrit: «Dans le centre d’armement de Peenemünde sont testées les armes nouvelles. Il s’agit d’une sorte de torpille aérienne, capable de s’élancer par ses propres moyens, faisant un bruit pareil à une escadre d’avions de bombardement. Ci-dessous la trajectoire de l’engin.» Le jeune Roth est ensuite envoyé sur le front de l’Est mais refuse l’enrôlement de force. Il meurt le 24 mars 1945 sur le chemin du retour vers Luxembourg, près de Darmstadt.

Les informations de Roth arrivèrent à bon port à Londres. Jones, dans son ouvrage La Guerre ultra-secrète, écrit: «Les premiers [rapports] que je reçus avaient été rédigés par des Luxembourgeois obligés de travailler à Peenemünde. Il y eut d’abord la lettre qu’un étudiant de 20 ans, Léon Henri Roth, réussit à faire parvenir à son père, lui-même membre d’un réseau de résistance. Roth y parlait d’une gigantesque fusée.»

Les renseignements de Roth reçus par Jones ne sont donc pas les seules informations luxembourgeoises arrivées jusqu’à Londres.

Aussi improbable et incroyable que cela puisse paraître, a posteriori, les Allemands laissent rentrer les Luxembourgeois à la maison une fois leur RAD achevé dans une installation aussi secrète que celle de Peenemünde.

Il en fut ainsi de Pierre Ginter, jeune homme de 19 ans originaire de Larochette. A son retour au Grand-
Duché, il raconte ses observations à Peenemünde. Ses camarades pensent qu’il affabule avec ses histoires de projectiles géants envoyés en l’air, sans canon, et qui parcourent entre 150 et 200 km.

Au travers du maillage entre les différents groupes de résistants luxembourgeois, le récit de Ginter arrive néanmoins jusqu’aux oreilles de Fernand Schwachtgen, un médecin de Mersch, lui aussi membre de la Résistance. Lequel prend l’affaire très au sérieux. Car si à l’époque les fusées sont inconnues du grand public, le docteur ne pense pas qu’elles ne soient qu’une vue de l’esprit. Il se souvient de ses lectures de jeunesse, au cours desquelles il avait voyagé, avec ces ingénieurs allemands, qui imaginaient des vols vers la Lune, Mars, et exploraient l’univers à l’aide de fusées.

Schwachtgen et Ginter ne seront jamais mis en relation directe. Grâce à des intermédiaires, une carte de Peenemünde et des environs avec toutes les infrastructures s’y trouvant est établie par le docteur et ses acolytes. Il devra se montrer extrêmement sagace et insistant pour que sa carte arrive jusque sur le bureau de Jones. Etablie en plusieurs exemplaires, elle n’arrivera pas facilement à Londres. Car, là encore, pendant son acheminement d’aucuns estiment les renseignements farfelus… Convaincu de l’importance de l’information, le docteur enverra même des «esquisses de rappel».

Une des filières de transmission des informations passe par un certain Nic Huss, qui tient un magasin dans le quartier de la Gare. Chargé d’acheter des pièces de rechange pour la police allemande, il se rend à cet effet régulièrement en France. Il en profite pour cacher des messages dans le double fond de sa lampe de poche et les livre au réseau «Famille Martin». A Marseille, la centrale de ce réseau retiendra, pendant trois mois, les messages du Dr Schwachtgen qui lui paraissent trop fantaisistes. «J’ai fini par les transmettre parce que vous êtes toujours revenus à la charge», apprendra Schwachtgen après la guerre de la bouche d’un membre de la Famille Martin.

Un retard salutaire

Pendant ce temps, à Londres, dans le bureau de Jones, de nouvelles suspicions sur une arme secrète se précisent. En mars 1943 est rapportée une conversation entre deux généraux allemands prisonniers près de Londres. Von Thoma explique à Crüwell, l’ancien adjoint de Rommel: «Quant aux fusées, je crains que nous ne soyons pas parvenus à les mettre au point. Le feu d’artifice a dû être remis à plus tard, sinon, puisque notre prison se trouve à proximité de Londres, nous aurions certainement entendu les explosions.»

Phrases anodines mais follement imprudentes dont se délecte R. V. Jones. Parallèlement, le Premier ministre britannique, Winston Churchill, crée un groupe de travail qui doit centraliser tous les rapports clandestins reçus à Londres. La RAF fera des clichés de l’île d’Usedom où Jones reconnaîtra les fusées et les pas de tir décrits notamment par les Luxembourgeois.

Mi-juin 1943, un rapport sur les activités qui se déploient à Peenemünde est remis à Churchill. Y sont reprises sept lignes de la lettre d’Henri Roth et treize du document de Schwachtgen sur la base des informations livrées par Ginter. Le 29 juin 1943, notamment sur la base de ce rapport, les Britanniques décident de bombarder Peenemünde.

Dans la nuit du 17 au 18 août 1943, un tapis de bombes britanniques s’abat sur l’île d’Usedom.

Résultat: Les Allemands doivent déplacer leur centre d’essai – en Pologne occupée – et perdent ainsi un temps considérable pour la mise en œuvre de fusées opérationnelles. Lesquelles le seront en 1944, mais le retard imputé par le raid sur Peenemünde se révélera décisif dans l’issue de la guerre.

Olivier Tasch