Vestager, bête noire de la Silicon Valley à Bruxelles

Si les détracteurs de la Silicon Valley se cherchaient un chef de file, beaucoup d’entre eux désigneraient la Danoise Margrethe Vestager, Commissaire européenne à la Concurrence.

Mercredi, cette quadragénaire pugnace a une fois de plus frappé un grand coup contre les géants américains de l’internet, tout en se défendant de nourrir une quelconque hostilité contre les firmes originaires des Etats-Unis.

Elle a d’abord attaqué devant la justice européenne l’Irlande, qui rechigne à mettre en oeuvre l’un de ses coups d’éclat de l’été 2016: récupérer auprès d’Apple 13 milliards d’euros d’arriérés d’impôts. Elle s’en est ensuite pris à Amazon, le sommant de rembourser 250 millions d’euros d' »avantages fiscaux indus » au Luxembourg.

Fin juin, elle avait aussi infligé à Google l’amende la plus élevée de l’histoire de l’UE pour abus de position dominante: 2,42 milliards d’euros. Deux autres enquêtes courent toujours contre l’Américain.

A son tableau de chasse figurent aussi des entreprises européennes. Ainsi, à l’été 2016, elle avait infligé une amende record de 2,93 milliards d’euros à quatre fabricants de camions, accusés de s’être entendus sur les prix: l’allemand Daimler, le néerlandais DAF, le suédois Volvo-Renault Trucks et l’italien Iveco.

Le suédois Scania, également parti prenante, avait été puni un an après. A 49 ans, cette ancienne ministre de l’Economie est devenue l’un des meilleurs VRP des institutions européennes, alors qu’elle est issue d’un pays où l’UE n’a pas toujours bonne presse. Responsable d’un des portefeuilles les plus importants de la Commission, elle dispose d’un réel pouvoir de sanctions. Et jusqu’ici, elle a su s’en servir avec habileté, démontrant l’utilité de l’institution bruxelloise, considérée par de nombreux Européens comme trop technocratique et trop faible face aux lobbies.

Dans un entretien à l’AFP début septembre, elle disait avoir vraiment pris goût aux affaires européennes quand elle était ministre de l’Economie au Danemark. « Trois mois après mon arrivée en fonction, mon pays a eu la présidence tournante de l’UE pour six mois (premier semestre 2012). Je présidais les réunions des ministres européens des Finances, je décidais de l’ordre du jour », racontait-elle. « Une chose que j’ai alors trouvé incroyable et que je continue à trouver incroyable, c’est que nous parvenons à trouver des solutions et à nous entendre alors que nous avons des cultures politiques totalement différentes », expliquait-elle. Comme tous les Scandinaves, elle parle couramment l’anglais, mais s’exprime plus timidement en français, même si elle possède une demeure sur une île de la côte atlantique en France.

Elégante, directe et simple, elle a su imposer son style au sein la Commission présidée par le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, qui a pris ses fonctions en novembre 2014. « Ses collaborateurs l’apprécient beaucoup. Elle entretient des rapports très peu hiérarchiques », confie une source qui travaille au même étage. Grande, cheveux courts poivre et sel, yeux bleus ou verts, elle entretient sa silhouette en faisant du jogging quatre à cinq fois par semaine. Avec les journalistes, cette fille de pasteurs luthériens cultive cette même impression d’accessibilité. Elle les accueille elle-même dans son bureau, décoré de ses photos de famille — où l’on peut voir ses trois filles — et de tableaux originaux, dont deux de l’artiste danoise Kristina Gordon qui représentent des créatures imaginaires joyeuses.

Parfois surnommée « Margrethe III », une allusion à la reine du Danemark Margrethe II, cette diplômée en sciences politiques avait été en 1998 la femme la plus jeune à devenir ministre dans son pays, à 29 ans, chargée de l’Education. Sous son impulsion, son parti social-libéral avait doublé son score aux législatives de 2011.

Mariée à un professeur de mathématiques, elle aurait en partie inspiré la très populaire série télévisée danoise « Borgen, une femme au pouvoir ». Certains lui prédisent un avenir à la tête de la Commission européenne après les élections de mai 2019. Elle avait affirmé à l’AFP ne pas y penser pour l’instant. « Cela peut paraître étrange, mais ça m’a toujours servi de ne pas trop me projeter en avant. Ma philosophie est d’essayer de faire mon métier le mieux possible. Et dans ce cas-là, le métier suivant arrive tout naturellement. Par conséquent, il faut donner le meilleur de soi-même, et probablement ou espérons-le, je serai à nouveau là lors de la prochaine Commission ».