Vertiges de l’amour / «Un beau soleil intérieur» de Claire Denis

Amélie Vrla / Le titre du film s’affiche, sur des rideaux d’une couleur douteuse dont le tissu, d’un orangé ayant trop vécu, sent certainement la cigarette. Le beau soleil intérieur, ce n’est pas celui-ci, dont la floue clarté filtre difficilement à travers les vitres sales. C’est la flamme qui anime notre personnage principal, incarné par une Juliette Binoche à l’apogée de son talent et de sa beauté.

Isabelle est une amoureuse, une femme de 50 ans qui ne vit que pour l’émoi, le transport, l’union. Même lorsqu’elle essuie des échecs, encore et encore, jusqu’à être prise de vertige sur la piste d’un bar de province, où elle danse seule, les larmes coulant déjà le long de ses joues, sur les paroles d’Etta James: At last, my love has come along, my lonely days are over….

Un beau soleil intérieur est le parcours d’une femme qui passe d’histoire en histoire, sans jamais trouver ce qu’elle désire, ce qui crie en elle et qu’elle soupire, épuisée, en ôtant ses cuissardes qui lui serrent trop les pieds, lorsqu’elle rentre, seule, une fois de plus, chez elle: «Je veux un amour… un vrai amour…».

Claire Denis s’amuse avec la comédie romantique, explore le tourbillon de la vie, la folle ronde des hommes, sans chaque fois renouveler ses couples comme le faisait Arthur Schnitzler, mais en suivant une seule et même protagoniste qui toujours passe de l’espérance au désespoir, de la jouissance à la frustration, du rire aux larmes, dans un même instant.

Juliette Binoche éblouit par la vérité de son jeu, par sa capacité à vivre les émotions à fleur de peau, elle dont le personnage respire ce besoin d’aimer et d’être aimée à tout prix. Un personnage en lequel toutes les femmes en âge de tomber amoureuse se reconnaîtront, une femme non pas étudiante ou trentenaire comme c’est souvent le cas dans ce genre de films, mais divorcée, mère, accomplie dans sa carrière, dont on pourrait penser qu’elle sait ce qu’elle veut et s’appuie sur son expérience, mais qui, à chaque nouvelle rencontre et chaque nouvelle déception, se donne corps et âme et comme à l’adolescence aux sentiments – les lumineux comme les plus sombres. Les hommes sont croqués en quelques instants, l’espace de scènes qui nous en disent assez long sur eux pour qu’on ait la certitude de les connaître, de savoir exactement qui ils sont.

Il y a le banquier marié qui traite son monde avec arrogance; l’acteur qui se perd dans ses théories, son incapacité à se satisfaire du quotidien et de la routine sans pour autant parvenir à les transformer; l’ex-mari qu’Isabelle connaît par cœur, au point de lire chacun de ses gestes et de lui en reprocher la pauvre symbolique; l’inconnu qui lit en elle, mais sur lequel les jaloux qui entourent Isabelle se jetteront comme des loups, le temps d’un déjeuner soi-disant amical…

Le scénario coécrit par Claire Denis et Christine Angot fait la part belle au texte et met en scène ce mouvement éternel d’Isabelle et des hommes, cette danse qui les approche et les éloigne tour à tour, à travers les silences, le sous-texte, la pertinence du choix d’un mot, d’une expression. Denis capte sa lumineuse actrice par de gros plans qui nous lient à elle en profondeur, nous donnent à percevoir le moindre tressaillement, l’ombre du plus petit doute ou les larmes qui embuent ses yeux aux premiers signes d’un nouvel échec. Isabelle passe dans une même phrase d’un sourire radieux, empli de reconnaissance pour la vie, à des sanglots étouffés, comme une enfant à laquelle l’existence n’a pas appris à filtrer, retenir ou cacher ses émois.

C’est cela, cette fragilité, cette beauté à nu, ainsi que la justesse des échanges et des portraits brossés, qui fait tout le charme de ce film, uniquement constitué de scènes intimistes, écrit comme une pièce de théâtre, éclairé par une lumière chaude et douce, une lumière de rencontre amoureuse. Seule la très courte scène entre Depardieu et Valeria Bruni-Tedeschi surprend, par le couple improbable que forment les deux acteurs et la brièveté de l’emploi de Bruni- Tedeschi que l’on regrette de ne pas voir plus longtemps.

Mais Depardieu apporte au film une conclusion ouverte, juste et sensée, humoristique et tendre, et l’on ressort de ce film sous le charme, pénétré par la finesse de l’analyse proposée, et des portraits esquissés avec une profondeur et une vérité remarquables.