Amour Fou, boîte de ciné-production austro-luxembourgeoise, nous livre un film hors normes qui fouille avec zèle le terreau national-socialiste et quelques fugaces fumerolles.

Ce n’est pas un film historique très orthodoxe, alors que l’Histoire d’hier et d’aujourd’hui – avec sa grande hache – y met à mal une riche famille industrielle qui a tout misé sur la technologie téléphonique et qui compte bien en inonder toute l’Europe. Le générique inaugural crépite de sonneries. Les tonalités dénotent des époques qui se chevauchent depuis l’Empire austro-hongrois jusqu’à ce siècle naissant. Un kaléidoscope pas triste s’ouvre.

On est à Vienne. Cloîtré dans un immeuble cossu qui est le siège de «Ullich & Cie, Wien», florissante entreprise fondée en 1897. Et rompu aux galopades, poursuites et autres dérobades dans un entrelacs de couloirs aveugles revêtus de boiseries, d’escaliers, de cavités souterraines et de turnes moins reluisantes. Des fenêtres donnent sur une place, remous automobiles, parades ou manifestations dont on perçoit les embarras mêlés à la flamboyante musique de Siegfried Friedrich qui, entre emphase mélodramatique et orchestrale amplitude, envahit, telles de tranchantes vagues, une histoire d’apparence échevelée qui nous accroche comme un feuilleton policier. On y décèle même çà et là des ambiances à la Fritz Lang, du temps du Testament du docteur Mabuse (1933), avec autant de tonalités expressionnistes.

Tout commence aujourd’hui, juste avant le tournant du siècle. Le conseil d’administration se réunit pour désigner le successeur. Georg Ullich, sentant l’âge qui l’assaille, a envie de villégiature. Son épouse en rêve depuis leurs noces. Qui pour lui succéder? Son fils Philip (Laurence Rupp) ou le cousin de celui-ci, Jochen (Lukas Miko)? Erika Bode, la mère de ce dernier, tient à le déshériter, il militerait dans un groupuscule d’extrême droite. Au moment de parapher l’acte officiel, elle meurt. Stupeur et consternation. Jochen, superficiellement éploré, proteste. Au détour d’un plan, elle disparaît. Les horloges tournent, les téléphones sonnent. On retourne en CA où Erika est revenue. «Tu es vivante? Tu avais l’air morte…». D’une séquence à l’autre, toutes rythmées à l’emporte-pièce, apparaissent des ancêtres. Une cinquantaine au bas mot. Comme Renate Ullich, décrétée morte en 1938 et légale épouse de Hermann Ullich. Ou comme Gertrude, qui fut la seconde épouse de Hermann considéré comme mort en 1945.

Drame familial

Comment s’y retrouver? On y arrive très vite. Les personnages qui émergent d’époques différentes s’affairent en un temps zéro et un espace commun – axes narratifs de la fiction imaginée par Virgil Widrich, et pour laquelle il a bénéficié de la collaboration de Jean-Claude Carrière (qui a travaillé avec Luis Buñuel, Milos Forman, Michael Haneke et des pointures idoines).

Philip, qui est l’héritier désirable pour les administrateurs, cherche, comme nous, à connaître le fin fond de l’histoire. Il devient l’agile détective qui sonde tous les terrains minés dans l’immeuble qui tangue de plus en plus, cachettes, chausse-trappes et cabinets secrets. C’est là où Die Nacht der 1.000 Stunden se mue sans qu’on le remarque illico en un ciné-feuilleton dans lequel Fritz Lang assumerait une folle diagonale entre Louis Feuillade et Alfred Hitchcock. Le décor conçu par Virgil Widrich et Christina Schaffer y contribue. On est certes acculé à un huis clos qui se déploie sur plusieurs étages, oubliettes et cave comprises.

Philip Ullich, né en 1986, y louvoie sans cesse, cherchant l’oiseau rare comme l’indice décisif qui permettra de déceler le secret de Renate Ullich (Amira Casar). Celle-ci, née en 1900, s’est suicidée en vertu d’un douteux secret familial en 1938, et craque pour ce perspicace petit-neveu. Philip en cherche les raisons réelles, tout en s’attardant sur l’énigmatique mort d’Hermann Ullich en 1945. Les natifs de 1912 ou de 1923 s’en mêlent dans un temps narratif que vient phagocyter un policier (Udo Samel) du «Kaiser», bien moustachu, lourdement casqué, à cheval sur les règlements et persuadé d’être en 1916.

Cette nuit interminable s’achève sur un rythme d’enfer qui permet surtout à Virgil Widrich de dévoiler, à la croisée des couloirs et des escaliers, la bête immonde qui, entre spoliations bien héritées et dérapages idéologiques visqueux, vagit toujours dans l’Europe qui nous colle aux doigts et un peu au cœur. Le cinéaste y réussit en 92 fantastiques minutes.

Manfred Enery