Une mère courage en eurythmie maximale / «Félicité» d’Alain Gomis

A la récente Berlinale, le quatrième film du réalisateur franco-sénégalais Alain Gomis a fort justement décroché le Grand Prix du Jury. On se voit déporté à Kinshasa, au cœur flamboyant de l’Afrique. Entre onirisme foisonnant et vibratile langueur…

L’héroïne éponyme de Félicité est une incroyable femme qui chante dans les bars survoltés de la capitale congolaise. Sa voix puissante s’écorche dans la nuit qui déborde de bruits et de tracas. Une très longue séquence inaugurale module l’ambiance torride sans que pour autant la caméra d’Alain Gomis (L’Afrance en 2001, Andalucia en 2008, Aujourd’hui en 2013) s’attarde sur le misérabilisme des lieux. On ne cesse de s’étourdir dans un charnel entrelacs de braise et de musique. Des musiciens des Kinshasa Allstars qui accompagnent Félicité (Véro Tshanda Beya Mputu) ou de l’orchestre symphonique qui répète ailleurs dans la ville un oratorio d’Arvo Pärt.

Un mélodrame sans pathos lacrymal va se dénouer quand Félicité bascule du bar à sa fragile demeure et qu’elle apprend que Samo, son fils de 14 ans laissé un peu à lui-même (Gaetan Claudia), a été hospitalisé, victime d’un accident de circulation. Tabu (Papi Mpaka), son compagnon par intermittence qui s’occupe de son frigo en panne, compatit sans plus. Sa compassion se dilue davantage entre castagne, biture et poésie. Félicité court à travers la ville, rejoint l’hôpital où les chirurgiens ne pensent qu’à l’argent qu’elle doit verser pour que Samo puisse être opéré décemment. Sa course folle reprend pour retrouver d’énigmatiques débiteurs, secouer un ancien amant probable père de Samo et solliciter d’autres nantis vivant dans les beaux quartiers, pour réunir la somme nécessaire et sauver son fils.

Un cinéma de poésie

La belle singularité de Félicité éclate d’abord dans la propension d’Alain Gomis à rompre les fils dramatiques trop convenus (enfant menacé, mère éplorée), à contourner les figures attendues du mélo, à glisser dans son lyrisme des «running gags» – comme celui du frigo en maligne panne –, à se muer en documentaire cinglant sur une ville désaccordée et, surtout, à emprunter la voie de la forêt. C’est comme si alors le film se pliait et laissait se déployer des séquences oniriques dans lesquelles Félicité revêtue de tissus immaculés se laisse glisser dans les eaux d’un lac revigorant, aux antipodes de la ville et de ses cruautés. Félicité s’y ressource, et la progressive accalmie déteint sur le rythme du film qui s’assagit quelque peu sans que s’altère son ardeur. Elle s’en nourrit pour mieux savourer sa solitude et son désir de sérénité, tout en se mettant à l’unisson avec le parler-de-poésie de Tabu. Comme lui, elle «saute d’étoile en étoile» et se frotte à l’humour pour charrier, par exemple, le faux-modernisme des robots réglant la circulation dans un Kinshasa engorgé nuit et jour.

Alain Gomis pratique ainsi ce que Pier Paolo Pasolini appelait naguère le cinéma de poésie qu’il opposait à la platitude du cinéma de prose: une façon non rationnelle d’investir un territoire, de filmer une humanité en déshérence, d’y dessiner des trajectoires sublimes et de montrer en sons et en images fauves comment des vies blessées peuvent se rabibocher. Evoquant le réalisateur d’Accatone (1961), on ne peut pas ne pas penser à Anna Magnani, sa Mamma Roma (1962) au croisement de la brechtienne Mère Courage et de l’antique Médée, puisque la magique interprète non professionnelle de Félicité qu’est Véro Tshanda Beya n’est pas en reste, loin de là!

Manfred Enery