«Une époque charnière» / Des solutions pour une vraie politique culturelle à l’échelle du pays

Propos recueillis par Marie-Anne Lorgé / Serge Basso de March dirige la Kulturfabrik depuis 2002, année de la création de l’Institut de la Grande Région. S’il a vécu 1995 en voisin, le Cerf bleu transfrontalier de 2007 est la base de son action.

Rétroviseur.

Le site où l’actuelle Kulturfabrik (Kufa) a pris racine est d’abord un ancien abattoir public, datant de 1885 et fermé en 1979, que des jeunes acteurs de l’asbl Theater GmbH «squattent» dès 1981 pour le transformer en salle de répétitions et de spectacles et y multiplier des concerts à partir de 1984. Douze ans plus tard, en 1996, la révolution culturelle de 95 étant passée par là, la Kufa devient officiellement un centre culturel, «par le biais d’un soutien financier public». Alors entièrement rénové, le site rouvre en 1998.

C’est en 2002 que Serge Basso de March – parfait autodidacte devenu un institutionnel (affaires culturelles de Longwy, puis Centre dramatique de Béthune) – en prend les rênes.

Grâce à une programmation «borderline», incluant la poésie, le clown et les mises en voix, le lieu est à son image: atypique.

Depuis le 23 juillet 2016, selon un arrêté grand-ducal, le Centre culturel Kulturfabrik, association sans but lucratif (asbl) soutenue par le ministère de la Culture du Luxembourg et la ville d’Esch-sur-Alzette, est reconnu d’utilité publique. Et sa ligne est désormais claire, en trois objectifs: l’artistique, le pédagogique et le transfrontalier.

Au transfrontalier, Serge Basso de March, membre de l’Institut de la Grande Région (IGR), y croit dur comme fer. Ce serait même le grand enjeu de ces vingt ans, et du présent-futur, tablant en passant sur le succès de 2022, censé consacrer Esch comme capitale européenne de la culture.

Peut-on dire que le Luxembourg culturel et artistique soit réellement né il y a vingt ans, dans la foulée de 1995, année consacrant Luxembourg capitale européenne de la culture?

Serge Basso: En 1995, je n’étais pas là, j’étais un voisin, je menais des actions transfrontalières à l’époque. Mais c’est clair, depuis 1995, l’évolution est exponentielle, au niveau des structures culturelles et de leur professionnalisation, au niveau de l’accès de plus en plus important à la culture d’aujourd’hui, au niveau du statut d’artiste. Ceci dit, ça reste une hérésie de dire que l’on est ou veut être un artiste à Luxembourg, au niveau de la pédagogie des publics et, surtout, au niveau du territoire d’action: ce pays ne pourra vivre artistiquement que s’il accentue les actions transfrontalières.

Je pense que l’on est à une époque charnière. Certes, on a fait le plein de structures, on a une Philharmonie et des centres culturels dans tout le pays, mais ce qui manque, c’est une vraie politique culturelle à l’échelle du pays. Oui, l’enjeu futur de la culture au Luxembourg, c’est un projet artistique que les Assises culturelles de 2016 ont fait germer: qu’est-ce que l’on veut faire pour le développement du théâtre, de la musique, de la formation et pour redéfinir le rôle de l’artiste?

Vingt ans, ça a été vite… A trop se hâter, on en oublie quoi, on passe à côté de quoi?

Vingt ans, c’est court. En France, la politique culturelle a 70 ans! En fait, le Luxembourg n’a pas à rougir mais comme c’est un bouillonnement, il faut canaliser la chimie pour que ça ait du sens. Donc, à un moment donné, il faut faire un constat et poser les choses. De plus, le pays est petit au niveau de sa superficie, en conséquence, ce qui se passe au nord a une incidence au sud, c’est dire, ainsi, que la tournée d’un spectacle n’est pas particulièrement judicieuse; ce n’est pas pareil si tu le proposes à Paris puis à Marseille. La solution, c’est d’augmenter le territoire d’action en passant les frontières. La chance de ce pays est de posséder trois langues et (…)

(…) d’être le passage obligé entre ce qui ne se rencontre jamais, le français et l’allemand. Le Luxembourg est donc la plaque tournante des enjeux linguistiques sur la Grande Région.

Ce pourrait devenir le pays de la vraie création multilingue. D’ailleurs, on peut déjà y jouer Brecht, par exemple, avec ce que ça sous-tend, cet enjeu énorme qu’est la traduction. Du reste, ici, il manque un vrai éditeur, celui-là qui fait les foires, qui soutient ses auteurs.

Il y a donc des manques, mais, paradoxalement, il paraît qu’il y a trop de choses…

Tous les arts, actuellement, se confrontent aux autres arts, le théâtre avec la vidéo, la littérature avec la danse: les artistes sont polyformes et ça rejaillit sur une programmation. Au final, la Philharmonie propose de la musique du monde et la Rockhal de la chorégraphie, mais la Kufa s’abstient de faire du jazz car il y en a déjà à Dudelange, ville toute proche.

Pour remédier à cette situation, deux solutions: un projet politique qui redéfinit les compétences de chacun et trouver chacun sa spécificité; la proximité favorise le cafouillage. Ce qui questionne le dense maillage des centres culturels. Est-ce bien, pas bien? Ça dépend de ce que tu mets dedans. Après, il ne faut pas tabler uniquement sur le public luxembourgeois.

Au Luxembourg, y a-t-il une culture de la culture?

En 1995, c’était la première fois que l’on parlait de la culture au Luxembourg, la première fois qu’on y allait pour autre chose que de l’essence et des cigarettes.

A l’extérieur, on reconnaît, 20 ans plus tard, que Luxembourg a un fort maillage culturel. Normal, dit-on, c’est un pays riche! Sauf que d’autres pays riches n’investissent pas dans la culture. Et sauf, s’agissant d’investir, que la culture n’atteint pas même 1% du PIB. Derrière tout ça, il y a un enjeu de classe sociale: il y a des lieux, comme ça, où ça fait bien d’aller, il y aurait donc une culture avec un C majuscule et une autre, avec un c minuscule.

Ce n’est pas parce qu’on est luxembourgeois qu’on est un bon artiste, ni un mauvais d’ailleurs; l’art n’existe qu’en s’ouvrant à l’autre, c’est la démarche qui compte. Dès lors, un artiste est à choisir parce qu’il est bon et non pas en fonction de sa nationalité; en ce sens, l’affaire du Mudam est emblématique.

Comment améliorer les choses?

En intensifiant les résidences d’artistes à l’étranger, par exemple. En la matière, le Focuna (Fonds culturel national) fait bouger les lignes… mais ça devrait faire partie d’un projet artistique national. En clair, au ministère, on ne sait pas de quoi on parle.

Et ce n’est pas tout. Au niveau des subventions, c’est plus difficile de ne pas être en Ville pour faire de la culture. Les centres culturels décentralisés peinent, il y a une dichotomie de soutien selon que tu es à Luxembourg ou pas. Ce que sous-tend un autre enjeu, celui de la mobilité: on vient à Esch en partant de Lorraine mais pas de Luxembourg-ville, comme s’il y avait tout là! Et sans doute que ça résonne comme cela aussi dans les sphères de l’Etat.

En fait, la Grande Région, ce n’est pas que personne n’y croit mais, pour d’aucuns, elle serait une coquille vide…

En 2007, on était dans les notes d’intention, c’était un balbutiement. Aujourd’hui, tout reste à faire mais c’est porteur. Et quand il y a des projets à vraie dimension grand-régionale, il y a des retombées financières; en prime, nos artistes s’exportent sur un territoire plus vaste.

Je dirais que la Grande Région, c’est la culture qui la porte. Je dirais même que la dimension grand-régionale n’est portée que par la Kulturfabrik! Laquelle vit une belle transition, au niveau de ses moyens, de son axe territorial, de sa façon de fonctionner, sans compter que l’on a une réflexion d’évolution liée à 2022.

Au final, sur toute la ligne, ce qui manque, c’est une reconnaissance. Et là, où on en manque le plus, c’est au niveau de l’Etat.