Une école dans la vallée

Jean Portante / Cela s’est passé dans une vallée pas comme les autres. Dans une vallée volée. La vallée du Jourdain. En août dernier, une école, à Samra, au Nord de la vallée, devait ouvrir ses portes. Elle était flambant neuve. La construction avait duré deux ans. A Samra, et dans les alentours, il n’y avait pas d’école. Les enfants devaient prendre le bus, pour aller loin. Sur des routes souvent impraticables, surtout en hiver.

Ils s’y étaient mis à trois pour la construire, l’école: des volontaires internationaux, des membres de la communauté de Samra et Jordan Valley Solidarity, une organisation tentant de venir en aide aux habitants de la vallée. A ceux qui y habitaient, avant que leur terre ne leur soit volée. Car, oui, nous nous trouvons en Palestine. Et, oui, la vallée du Jourdain est économiquement précieuse. Par l’eau qui s’y trouve, mais pas seulement.

Des colons sont donc venus s’y installer. Illégalement. Petit à petit. Comme au far west. Quelques caravanes d’abord, d’où sont nés des villages, puis des villes entières.

Aujourd’hui, il y en a trente-sept dans la vallée. Rien qu’autour de Samra, il y en a quatre. Cela a fait exploser les communautés palestiniennes.

Ceux qui ne sont pas partis, découragés, y survivent tant bien que mal. Dans la communauté de Samra, par exemple. Où il n’y a pas d’électricité. Israël ne le permet pas. Les câbles passent à cent mètres, mais pas un watt pour les Palestiniens. Pareil pour l’eau. Elle est palestinienne, mais les colons l’ont confisquée. S’ils veulent boire, se laver, cuisiner, les Palestiniens doivent racheter leur propre eau aux Israéliens. 18 shekels le mètre cube.

C’est que 95% de la vallée du Jourdain sont classés zone C. Et cela signifie notamment que les Palestiniens n’ont pas le droit de construire sur leurs propres terres. S’ils le font, la démolition est à l’ordre du jour. C’est ce qui s’est passé avec l’école de Samra.

Les bulldozers sont arrivés le 20 août 2015, à 6.30h du matin. La communauté a été réveillée par le bruit des pelleteuses. Quand les habitants sont sortis de leur maison, l’école n’était plus que gravats et tôle froissée.

L’ordre de démolition avait été délivré le 21 octobre 2014. Ce jour-là, des jeeps de l’armée avaient fait une incursion dans Samra. Mais on voulait croire que la puissance coloniale ne passerait pas à l’acte. Après tout, Israël a signé une charte des Nations unies qui recommande que tous les enfants de la Terre aient droit à l’éducation. Valable partout, la charte. Mais on sait ce que signifient pour le gouvernement israélien les recommandations et les résolutions des Nations unies.

Au début, à Samra, il y a avait eu une tente-école. Pas une construction en pierre. Mais comment apprendre sous une toile quand les températures montent en flèche en été et descendent très bas en hiver?

On a donc voulu construire du dur. En brique de terre séchée. Pas un grand immeuble. Rien que quatre murs, avec des ouvertures, et des tôles en guise de toit. Pour que les enfants de la communauté et des alentours aient droit à l’éducation. C’en était trop, pour les colonisateurs.

Les communautés, à Samra, et tout autour, à Al Hadidiya, Mak-hul, Humsa ou Ein al Hilwa, sont constamment harcelées par les colons et l’armée d’occupation.

Cette dernière a installé des camps d’entraînement dans la région. Ce qui signifie qu’une évacuation peut arriver à tout moment.

Les Palestiniens y survivent, souvent, sous des tentes ou des abris de fortune plus près du bidonville que d’une maison. Du provisoire. Et même cela est souvent démoli. Comme si les Palestiniens y vivaient en sursis. Ou en prison. Car le contrôle est constant. Un camp militaire se trouve à l’entrée de la communauté, un autre sur une hauteur qui la surplombe.

Voilà des populations qui n’ont qu’un seul droit. Celui de partir. C’est le quotidien des 50.000 Palestiniens qui habitent encore dans la vallée. Les visées du gouvernement israélien sont claires. L’objectif est l’annexion. Pour cela, il faut que les habitants déguerpissent. On leur en fait donc voir de toutes les couleurs. C’est de la violence quotidienne.

Une violence qui n’est pas taxée comme telle. Si un jeune Palestinien sort un couteau, ça, oui, c’est de la violence. C’est même du terrorisme. Terroriser cependant des communautés entières, vieillards et enfants compris, passe comme une lettre à la poste.

Faut-il alors le redire? Oui, il le faut: en terre occupée, se défendre, y compris par les armes, n’est pas du terrorisme.

C’est de la résistance. De la légitime résistance.

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