«Un pari risqué» / Interview de Danièle Fonck, directrice du «Jeudi»

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Propos recueillis par Jacques Hillion

Le premier numéro du «Jeudi» est sorti le 17 avril 1997. Pourquoi avoir donné naissance à ce journal il y a vingt ans?

Danièle Fonck: Lorsque nous avons porté sur les fonts baptismaux Le Jeudi, il y a vingt ans, cela faisait suite à un long travail de préparation, de deux ans et demi.

La réflexion était très simple car nous avons su, à l’époque, anticiper l’évolution sociétale du Luxembourg.

Nous nous sommes dit que nous ne pouvions pas laisser les fonctionnaires européens sans la moindre connaissance sur l’âme luxembourgeoise, sur la façon d’être et de vivre au Luxembourg. Nous étions conscients que pour la plupart de ces personnes, la langue véhiculaire était très largement le français.

Nous observions également la Place financière dont la vie de tous les jours se déroule également en français. Nous ne pouvions pas non plus ignorer que cette langue a toujours été celle qu’une large partie des Luxembourgeois a aimée et aime toujours.

Et puis, chez Editpress, avec le Tageblatt, il y a une vieille tradition de francophonie et de francophilie.

D’où l’idée de créer Le Jeudi et d’en faire un hebdomadaire d’informations générales au format journal pour être mis à disposition de cette communauté européenne et de cette population luxembourgeoise francophiles.

Le pari n’était-il pas risqué?

Il l’était excessivement parce qu’à l’époque, on ne nous voyait pas nécessairement comme étant ceux qui pouvaient réussir à créer ce journal de qualité. Parce que les préjugés ont la vie dure, on ne nous désignait pas comme ceux ayant une excellente maîtrise de la langue française.

Pour nous, c’était donc un défi que nous voulions absolument réussir. D’où, dès le départ, la recherche de collaborateurs d’exception. D’où, aussi, la bienveillance et le soutien absolu de certaines personnalités. Je pense à Jean-Claude Juncker ou à Jacques Santer.

Je me souviens aussi de la médisance de beaucoup, de ceux qu’on aurait, spontanément, naturellement, pu croire plus proches de nous. Certains ne se sont pas gênés pour dire que Le Jeudi était un journal, je cite: « mort-né ». Grand bien leur en fasse, Le Jeudi est toujours là!

Quel a été l’accueil réservé à ce nouveau journal?

L’accueil du public fut bon, même s’il n’a pas été très clair, alors que ça l’était pour nous. Nous ciblions un public bien déterminé en réalisant un hebdomadaire s’adressant à ceux qui communiquent en français, aiment le français, recherchent et apprécient la qualité.

Sa mission est-elle remplie?

Sa mission n’est pas achevée. Je pense qu’elle a évolué au fil du temps pour la bonne raison qu’un certain nombre de jeunes n’a plus nécessairement cet amour spontané de la langue française. C’est dommage, car c’est une perte. Je pense toutefois que les enseignants, notamment dans les lycées, font un excellent travail.

Je vois que les institutions européennes sont toujours au rendez-vous ainsi que les femmes actives, qui ont d’emblée constitué un public fidèle.

Aujourd’hui, alors que le pays change, on insiste sur l’anglais, alors qu’il a toujours fallu le parler. Les langues ne s’excluent pas mutuellement. Je reste donc persuadée que le Luxembourg restera un pays francophone encore très longtemps, car les nouveaux arrivants ont besoin d’une langue qui les unit et d’une « langue d’entrée ». Le luxembourgeois est pour cela trop compliqué.

N’oublions pas aussi que le français reste une des grandes langues de cette planète et celle de deux de nos voisins.

En revanche, pour autant qu’une mission journalistique puisse être remplie, je pense que sur un point Le Jeudi a réussi brillamment: en termes de réflexion culturelle, intellectuelle, c’est devenu un excellent journal.

Là où il a peut-être failli, et la responsabilité en revient à notre maison d’édition, c’est que nous ne l’avons pas doté d’un outil marketing et d’une communication capables de le porter suffisamment.

Quel serait le fait marquant de ces vingt ans?

Dès le début, nous avons résolument opté pour une rédaction européenne avec des journalistes luxembourgeois, français, belges… Cette intégration fonctionne toujours et c’est en grande partie grâce à la qualité de l’équipe. Elle a su, au fil du temps, comprendre ce pays plutôt compliqué qu’est le Luxembourg.

Ce travail s’est effectué avec beaucoup d’humilité et de modestie. Ce qui me réjouit, c’est que la rédaction du Jeudi est une équipe d’une fine intelligence, qui se place très loin du pseudo-vedettariat recherché par tant d’autres.»

En quoi était-il important pour Editpress de développer un titre comme «Le Jeudi» au côté du navire amiral du groupe qu’est le «Tageblatt»?

Aujourd’hui plus qu’hier, on ne peut pas approcher cette diversité démographique et sociale typiquement luxembourgeoise avec un seul support. Cela marchait peut-être en 1930 avec un support comme le Tageblatt, mais ce n’est plus le cas. Nous devons donc travailler pour des lectorats cibles ayant des attentes particulières et y répondre.

La diversité des titres, c’est aussi la volonté d’une petite maison d’édition, la nôtre, de se développer pour devenir un acteur à part entière de la société. La création de nouveaux titres s’est affirmée comme un besoin auquel il fallait répondre. Ce fut d’ailleurs un défi pour l’éditeur, car plutôt que de céder aux sirènes de la facilité, on a constamment voulu tendre vers le meilleur.

C’est, encore une fois, cette exigence de qualité qui a été fondamentale en 1997 et qui s’est finalement avérée judicieuse.