Un million d’habitants:une chance, un défi

Serge Allegrezza, directeur du Statec / En règle générale, la population évolue au rythme d’un mouvement naturel, résultant de l’écart entre les naissances et les décès. Au Luxembourg, comme dans d’autres petits pays, la population augmente surtout par l’immigration, la venue sur le sol luxembourgeois de citoyens, majoritairement de pays de l’UE. Nombreux sont aussi les personnes qui ne peuvent ou ne veulent pas s’installer dans le pays et préfèrent faire la navette entre leur lieu de travail et leur lieu de résidence dans une région limitrophe.

C’est cette double problématique que le démographe luxembourgeois doit affronter dans ses projections: d’une part, le mouvement naturel et, d’autre part, le flux migratoire. Or les migrations sont encore plus volatiles: elles dépendent des perspectives économiques et sociales à moyen et long terme, comme les opportunités d’emploi et d’affaires, que le Luxembourg peut offrir comme terre d’accueil et site de production. Avec une croissance économique de long terme de 3%, l’afflux d’immigrés (et de frontaliers) va démultiplier la population résidente et active.

Les 1.200.000 habitants prévus pour 2060, dans les anciennes projections, sont actuellement en phase de révision par le Statec, et les résultats, confrontés à ceux d’Eurostat, feront bientôt l’objet de discussions animées dans les cénacles européens.

Si des efforts de modélisation ont été réalisés, il reste de nombreuses questions à prendre en compte, à «endogénéiser», notamment les facteurs de friction qui entravent un développement aussi aisé: le logement, le transport, la santé, l’école, les crèches, sans oublier la participation à la vie collective, culturelle et politique. La population augmente de 10.000 personnes chaque année, soit d’environ 2% en moyenne. Il est vrai que la fécondité des femmes non luxembourgeoises est plus élevée, les étrangers étant plus actifs sur le marché du travail que les autochtones. Ce qui en a conduit certains à agiter, il y a près de quarante ans, le spectre du «suicide collectif» des «vrais Luxembourgeois». (…)

(…) Le spectre du «suicide collectif» luxembourgeois

C’est au début des années 90, à la suite de son rapport sur l’évolution de la population, que G. Calot, directeur de l’Ined (Institut national d’études démographiques de Paris), fait remonter à la surface les affres de la disparition de la nation luxembourgeoise. La thèse du «mal luxembourgeois» théorisée par G. Als, ancien directeur du Statec, a relancé le vieux débat «identariste» familier des années trente sur la décadence du Luxembourg et la disparition du «Luxembourgeois de souche». Cette vision ethniciste Als-Calot, jette une ombre sur le débat actuel sur la citoyenneté des étrangers vivant au Luxembourg.

L’historien Denis Scuto écrit: «Mais le rapport Calot se situe au bout d’une période où l’identité nationale et les menaces qui pèseraient sur elle constituent une idée récurrente dans le débat public, voire pour certains une obsession qui empoisonne une bonne partie des discussions politiques, notamment celles sur la réforme de la loi sur la nationalité. Ce rapport… n’en apporte pas moins une caution scientifique à la vision pessimiste de l’avenir du Luxembourg: il conforte une vague de repli national, qui est aussi une réplique aux idées de 1968 et une réponse aux anxiétés d’une partie de l’opinion publique.» («La nationalité luxembourgeoise. XIXe-XXIe siècles», Editions de l’université de Bruxelles, 2012).

Le Luxembourg était constitué comme Etat souverain après le traité de Londres de 1815, mais n’était pas encore une nation. Or comme l’ont montré les historiens, sociologues et politologues, la nation est une communauté imaginée, basée sur les symboles qui sustentent une représentation collective.

Il y a deux grandes conceptions de la nation, qu’on appelle caricaturalement les conceptions française et allemande. La première considère la nation comme un contrat d’association par des citoyens mus par un vouloir vivre ensemble. La deuxième, au contraire, considère la nation comme une communauté qui plonge ses racines dans la culture, la langue, le Volksgeist… Aucune des deux visions aussi contrastées de la nation n’a existé à l’état pur, mais les deux conceptions continuent à s’affronter.

Nation branding

Anglicisme tapageur, mais idée séduisante. Tout comme la construction d’une identité nationale a été un processus plus ou moins conscient, érigeant des vestiges du passé et des lieux de mémoire en symboles identitaires, le «nation branding» peut se servir des mêmes recettes pour inventer et surtout afficher vers l’extérieur un étendard de ralliement.

La population, ce sont aussi des hommes et des femmes, une richesse d’idées, d’inventivité et d’innovation. La théorie économique est partagée entre deux conceptions de la croissance: la première, exogène, considère que la population pèse sur la quantité de capital disponible et conduit à la stagnation en l’absence de progrès technique; la deuxième, la croissance endogène, considère que la population elle-même recèle les germes de la croissance par la diversité des idées et des talents qu’elle abrite en son sein.

Plus que l’identité collective, c’est la question de la cohésion sociale qui devrait guider la politique d’intégration, car une population dynamique, inventive et talentueuse est une chance, et non pas un danger, pour la survie de la collectivité.