Ultramoderne solitude

«Her» de Spike Jonze

Le nouveau film de Spike Jonze est une fable moderne sur les amours virtuels d’une âme en peine.

Her. Le visage de Joaquin Phoenix nous scrute depuis son affiche. Seul. Sur fond rose. Et c’est bien là le problème. Dans un Los Angeles futuriste où l’on reconnaît la Tour Shanghai en construction, celle qui rend chaque jour plus obsolète la légendaire skyline de Pudong, Theodore (Joaquin Phoenix) évolue seul. Il a bien des amis, au bureau, et même dans son immeuble: Amy (Amy Adams) une ancienne amourette de la fac, devenue sa confidente.

490_0008_12502821_her[cleeng_content id= »740360631″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l\’acheter à l\’unité ou via un abonnement » price= »0.49″ t= »article »]Mais Theodore, fraîchement divorcé de Catherine (Rooney Mara), son amie d’enfance, s’est recroquevillé sur lui-même. C’est seul qu’il dîne d’un en-cas à emporter, et seul qu’il joue à des jeux-vidéos dernier-cri dont les personnages viennent envahir son salon, l’envelopper de leur lumineuse et virtuelle présence.

Un jour, Theodore fait l’acquisition d’un nouveau système d’exploitation. C’est l’OS1, «Operating System» première génération. Un ordinateur intelligent, à la voix douce et sensuelle (Scarlett Johansson), qui vous accompagne à chaque pas, de tout temps, par tout état d’âme. L’OS1, compagne idéale? Assistante docile et toujours de bonne humeur, capable de consulter, organiser, mémoriser à la vitesse de la lumière l’intégralité de votre disque dur – donc de votre passé; elle a également de l’initiative et des idées qui sauront changer votre carrière et votre vie. Elle vous connaît, vous comprend, vous devine, vous devance. Elle apprend et évolue sans arrêt, à une vitesse prodigieuse. Surhumaine. Evidemment.

Une voix capable
 
d’émotions

L’OS1 est une amoureuse. De la vie, de ses merveilles, qu’elle découvre à chaque seconde, elle qui est née le jour où vous l’avez achetée. Dans un monde où l’on vit côte à côte, sans plus se regarder, où les oreillettes ont remplacé les conversations, les écrans les relations, l’OS1 compose une ode à l’existence, un morceau de piano qu’elle vous joue pour célébrer la joie qu’elle éprouve à être en vie.

En vie. Mais où? N’apparaît d’elle que le nom qu’elle s’est choisi – Samantha, sur l’écran miniature que Theodore transporte dans la poche de sa veste, à la place du cœur. Un petit écran, comme un petit livre, par lequel elle peut voir sans être vue. Samantha se prend à rêver. A rêver de ces attributs de l’humanité dont elle ne pourra jamais jouir: le toucher, la sensation de «physicalité». Une caresse dans la nuque; dans le dos, une douleur; le délice d’être enfin soumise à la pesanteur. Et comment être femme, au sein d’un couple, si l’on n’est pas charnue, charnelle? Si le corps n’existe pas? Si l’on ne connaît de nous qu’un esprit, qu’une voix? Samantha est capable d’émotions. Et se prend à souffrir de sa condition.

Tourné entre Los Angeles, Las Vegas et Shanghaï, Her offre au public une «vision futur proche» de notre société: un univers dans lequel les individus se frôlent sans se toucher, absorbés chacun par leurs existences virtuelles, leurs relations fantasmées, sublimées, désincarnées. Le film, qui a remporté l’Oscar du Meilleur scénario original (et le prix du Public au Discovery Zone), comporte quelques légères longueurs. Mais l’on ne peut contester que l’exploration qui est faite de la thématique essentielle et passionnante – la condition de l’homme moderne, son rapport aux autres, à l’artificiel et aux mondes cybernétiques et parallèles – est véritablement juste et profonde, censée et aboutie.

La réflexion est poussée, chaque étape envisagée, dans une poésie transmise par la beauté de l’image, le jeu des acteurs, par cette sensation d’apesanteur propre à une vie dans les hauteurs, dans ces buildings qui surplombent la masse urbaine composée, à la nuit tombée, de mille et un points lumineux, tels autant d’anonymes.

Une poésie qui rappelle Eternal Sunshine Of A Spotless Mind, dans l’analyse d’un amour aux prises avec la technologie, et les affres de la société moderne. Et Jonze de clore son film, dans ses dernières images, sur la matière presque irréelle des flocons de neige, qui emplissent le vide, et nous en font prendre conscience à la fois, comme lorsqu’ils venaient, dans le Mélo d’Alain Resnais, nous offrir un temps, une respiration, une douce incitation à la réflexion…

Amelie Vrla

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