Opinion: Trois seizièmes – trop ou pas assez ?

L’article de M. André Wengler, publié dans Le Jeudi du 20 juillet 2017 sous le titre Trois seizièmes de l’école me surprend et m’interpelle à la fois, tant il me paraît contradictoire.

D’une part l’auteur dit avoir, après quelques tergiversations initiales, renoncé à enseigner la « morale laïque » parce qu’une telle mission est « de la seule responsabilité de l’élève et de sa famille ». Sait-il que cette affirmation est, en ce qui concerne la responsabilité, pleinement partagée par l’Église catholique qui a précisément déclaré au Concile Vatican II que « les parents, parce qu’ils ont donné la vie à leurs enfants, ont la très grave obligation de les élever et, à ce titre, doivent être reconnus comme leurs premiers et principaux éducateurs » (Déclaration sur l’Éducation chrétienne, n° 3).

Cependant la même déclaration ajoute que « la tâche de dispenser l’éducation qui revient en premier lieu à la famille requiert l’aide de toute la société » (l. c.). C’est ce que M. Wengler semble ignorer, du moins quant à la formation morale, domaine exclusif de la famille selon lui. Je ne nie pas, certes, que des familles de haut niveau intellectuel et culturel soient capables d’assumer à elles seules cette charge, aussi bien par l’exemple que par la transmission de leurs valeurs. Néanmoins je doute fort que la majorité des parents ne soient en mesure, dans la société extrêmement complexe qui est la nôtre, de fournir à leurs enfants tous les repères nécessaires pour orienter leur vie ; ils doivent confier une partie de leur tâche à d’autres instances éducatives parmi lesquelles l’école occupe une place prépondérante. « C’est une belle mais lourde vocation, celle de tous ceux qui, pour aider les parents dans l’accomplissement de leur devoir et représenter la communauté humaine, assument la charge de l’éducation dans les écoles » (l. c. n° 5).

Encore faut-il que les instances mandatées, suppléant aux droits et devoirs, premiers et inaliénables, des parents, respectent les options fondamentales de ces derniers en matière d’éducation morale. Il en résulte que ceux-ci « doivent donc jouir d’une liberté véritable dans le choix de l’école » (l. c. n° 6) – ou, ajouterai-je, au moins de l’orientation de la formation morale de leurs enfants. En tout cas, cette affirmation s’inscrit en faux contre la « pensée unique » que M. Wengler semble également réfuter, du moins si elle est dispensée par l’État. « Tout monopole de ce genre est, en effet, opposé aux droits innés de la personne humaine, au progrès et à la diffusion de la culture elle-même, à la concorde entre les citoyens, enfin au pluralisme qui est aujourd’hui la règle dans un grand nombre de sociétés » (l. c. n° 6).

C’est sur la base de ces principes énoncés par Vatican II que j’ai, tout jeune secrétaire à l’évêché, soutenu la possibilité d’un choix moyennant l’introduction d’un cours de morale laïque dans l’enseignement secondaire en 1968. Étendu plus tard à l’enseignement primaire, le choix reste pour moi jusqu’à ce jour la seule réponse valable au problème délicat qui nous préoccupe, toute prétention de neutralité en matière morale relevant du domaine de l’utopie.

Après ces convergences partielles, il est un point sur lequel je dois contredire frontalement mon interlocuteur, c’est sa minimisation outrancière du fait religieux. D’abord, nous tous – les anciens comme moi, les jeunes et les enfants – ne vivons pas seulement dans notre petit microcosme luxembourgeois, mais dans un monde de plus en plus global. D’après des estimations récentes on compte dans ce village global environ 6 milliards de personnes adhérant à une religion contre 136 millions d’athées et 510 millions de non-religieux (Données statistiques sur les religions du monde mises à jour pour l’année 2013 sur le site du Gordon Conwell Theological Seminary : Status of Global Mission 2013).

Quant à notre petit Luxembourg, l’auteur succombe, tout autant que l’archevêque actuel, à la méprise fatale d’un Jupp Wagner qui a dès la fin des années 1970 préconisé l’idée fallacieuse de considérer la pratique dominicale comme unique critère d’appartenance ecclésiale. La foi a pourtant d’autres œuvres que l’assiduité au culte. Mais c’est là une autre paire de manches à laquelle il faudrait revenir plus amplement.

M. Wengler ayant professé qu’il a été président fondateur de Liberté de conscience, j’aimerais encore m’entretenir avec lui pour savoir ce qu’il pense de certains propos rapportés par le compte rendu de l’assemblée générale de cette association qui m’ont surpris et outragé par leur intolérance et leur sectarisme (cf. Der Glaubenswahn, tageblatt 1/6/2017).

Mathias Schiltz