Triste tomate

Jean Portante / l aura fallu un accident de la route, près de Foggia, dans les Pouilles, coûtant la vie à douze migrants africains, pour que l’Italie – y compris son gouvernement – redécouvre le scandale de l’exploitation criminelle de la main-d’œuvre migrante, notamment dans les plantations de tomates. C’est ici que sévit ce qu’on appelle «la quatrième mafia», celle qui pollue l’industrie agroalimentaire et contrôle, entre autres, le commerce de la tomate.

En se servant du désespoir de migrants qui, après avoir subi tous les dangers et toutes les humiliations, viennent vendre leurs bras pour glaner une poignée d’euros.

Le tout de connivence avec les grands producteurs et toute la filière agroalimentaire se prêtant volontiers à ce jeu cruel.

On se croirait à l’aube du capitalisme sauvage. Au petit matin, des kapos sans foi ni loi viennent dans les bidonvilles – un amas de caravanes rouillées dans lesquelles à plus de dix on dort à même le sol – pour recruter les bras nécessaires à la récolte.

On se bouscule à leur arrivée, parce que les recruteurs font jouer la concurrence parmi les journaliers, les «braccianti», qui acceptent, sans savoir si le lendemain il y aura du travail, les pires conditions: douze heures par jour à deux euros de l’heure sous un soleil écrasant. Cela alimente, bien entendu, des sous-mafias locales issues des migrants, des Nigérians et des Bulgares dit-on, dans les bidonvilles mêmes, qui font régner ordre et soumission.

Il s’agit là d’un des dégâts collatéraux de la politique migratoire européenne.

Les nouveaux arrivants sur le sol italien, refoulés par la France à Vintimille, n’ont d’autre horizon que de se livrer sur place à leurs exploiteurs s’ils ne veulent pas mourir de faim. Ainsi naît au cœur de l’Europe un sous-prolétariat taillable et corvéable à merci, sans protection aucune, permettant à l’industrie de la tomate, un marché lourd de plus de 15 milliards d’euros, de fleurir.

Sous le choc, après un autre accident spectaculairement meurtrier près de Bologne, l’Italie semble se réveiller à l’annonce de la tragédie survenue dans les Pouilles. Le Premier ministre Giuseppe Conte, originaire de la région, est allé, en personne, voir sur place.

Et même le sulfureux ministre de l’Intérieur Matteo Salvini y est venu exprimer, chose impensable il y a quelques jours encore, sa solidarité avec les exploités africains et annoncer une guerre sans merci contre les mafias.

Comme pour dire à l’Italie et, surtout, à l’Europe qu’à Rome on sait ce que signifie la justice sociale.

Sauf que, si le conducteur de la fourgonnette (avec une plaque bulgare!) transportant vers la mort les douze immigrés africains ne s’était pas endormi en conduisant, épuisé qu’il était, tout le monde aurait continué à fermer les yeux sur le scandale de l’exploitation de la main-d’œuvre migrante dans les plantations de tomates du sud de l’Italie.