Le triomphedes ministres de l’Intérieur / un monde immonde

Ils ont l’habitude de travailler dans l’ombre, les ministres de l’Intérieur, de resserrer sans faire trop de vagues les boulons de l’autorité. L’intitulé de leur fonction appelle la discrétion. Mais les temps qui courent sont en passe de les placer au centre du jeu politique. Les temps qui courent, c’est-à-dire essentiellement la question des migrants.

En quelques années, elle est devenue le souci majeur en Europe. Il n’y a, à vrai dire, plus qu’elle pour rythmer les discours et les programmes des partis. Elle n’est plus, depuis belle lurette, le seul fonds de commerce de l’extrême droite. Du coup, les ministres de l’Intérieur bombent le torse.

On l’a vu dernièrement en Allemagne, avec Host Seehofer entrant en rébellion ouverte contre la chancelière Angela Merkel. Osant même lui poser un ultimatum. Menaçant de procéder, sans son accord, au refoulement des migrants enregistrés dans un autre pays si elle ne musclait pas sa politique migratoire et ne convainquait pas ses partenaires européens d’être plus fermes. Allant jusqu’à proposer sa démission et ouvrir ainsi une crise gouvernementale.

Un chantage impensable il y a peu encore. Où a-t-on vu, dans l’Union européenne, qu’un ministre de l’Intérieur force publiquement la main à un chef de gouvernement? En France, son homologue Gérard Collomb, même s’il sort lui aussi de plus en plus de l’ombre, fait son travail de sape avec plus de discrétion.

La chancelière a réussi in extremis à sauver la coalition ainsi que le binôme que son parti, la CDU, constitue avec la CSU bavaroise de Seehofer. En faisant des concessions. Il peut jubiler, le ministre de l’Intérieur allemand. Mais si aujourd’hui on demandait dans un sondage qui dirige l’Allemagne, la réponse resterait majoritairement Angela Merkel. L’épisode ne l’a pas envoyée dans les cordes.

Contrairement à l’Italie. Là, l’homme fort, ce n’est pas le président du Conseil, Giuseppe Conte, mais Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur. On ne voit et n’entend que lui. Conte fait de la figuration. Le Mouvement Cinq Etoiles (M5S), pourtant sorti gagnant des élections, est totalement inaudible. Son partenaire de coalition, la Ligue, forte de «seulement» 18% des voix, lui dame le pion.

Mais, signe que Salvini a su mettre des mots sur les ressentiments des Italiens envers la migration, un récent sondage montre que 46% des Italiens lui font confiance (contre 36% pour Luigi de Maio, le chef de file du M5S). Un autre score montre à quel point il domine la scène politique: 72% des sondés approuvent sa politique musclée de lutte contre les migrants, personne ne s’offusquant de ses propos xénophobes imprégnés de formules choc.

Cela dit, Salvini et Seehofer ne déterminent plus seulement les politiques de leurs pays respectifs, tout l’agenda de l’Union européenne se voit phagocyté par leur rayonnement. Du jamais-vu non plus. Ce sont les ministres de l’Intérieur qui dictent désormais les règles en Europe. Des ministres d’extrême droite ou proches d’elle. Secondés par des gouvernements dominés, à l’instar de l’Autriche ou de la Hongrie, par des coalitions dans lesquelles l’extrême droite fait la pluie et le beau temps.

Jean Portante