Très chère Culture… / Depuis 1997, beaucoup de pierres mais un manque de stratégie

Marie-Anne Lorgé et Maurice Magar /Le paysage culturel du Luxembourg naît en 1995. L’adolescent doit maintenant devenir adulte.

On n’a jamais tant parlé de culture… par défaut. Or, c’est une erreur de la marginaliser, ça ne fait que renforcer d’autres problèmes, comme les tensions induites par le débat sur l’identité, ou les idées conduisant au repli sur soi. «Les citoyens ne sont pas que des consommateurs, des producteurs ou des épargnants, ils doivent avoir une part d’imaginaire, d’aspiration à la beauté, à un univers fantasmé» (Jérôme Clément, dans L’urgence culturelle, Grasset).

Certes, la culture est aussi un secteur économique pourvoyeur de savoir-faire et d’emplois mais elle n’est en aucun cas une marchandise comme les autres. L’artiste, acteur d’un modèle de société, ne vit pas d’amour et d’eau fraîche, le livre, sésame itinérant, mérite qu’on le promeuve en même temps qu’on le protège, idem pour toutes les œuvres théâtrales ou musicales. «Il importe donc de pouvoir créer indépendamment des conditions du marché.» Et ça, en 20 ans, pas sûr qu’on en ait pris le bon chemin.

Aujourd’hui, le mot dont on se fiche ou, au mieux, qui défrise, c’est «culture». Celle-là qui n’a évidemment pas de prix mais dont on ne retient que le coût. «Des visions, concepts et réalisations sont (trop souvent) victimes de mesures budgétaires décidées par des gens qui ne fréquentent guère le milieu de la culture», dit Simone Beck, présidente de la Commission nationale pour la coopération avec l’Unesco.

Il se pourrait que les pouvoirs publics soient de ce lot-là puisque la part affectée à la culture stagne bien en deçà du 1% du budget. Ça n’a pas toujours été le cas.

Dans l’exercice du rétroviseur, impossible de faire l’impasse sur 1995, année où Luxembourg fut capitale européenne de la culture. Qui a fédéré «plus de 1,3 million de personnes (…) sur un budget total de près de 900 millions de francs luxembourgeois (2,23 millions d’euros)», selon une conférence d’Erna Hennicot-Schoepges (Sommet de la Grande Région, novembre 2001). «Pour les acteurs culturels luxembourgeois, il y a un avant et un après 1995. La place de la culture dans la société luxembourgeoise, originale par sa diversité ethnique, son plurilinguisme et sa conscience de vivre à la frontière des mondes roman et germanique, a pris une importance sans précédent.»

1995 généra «un formidable élan» d’abord et surtout cristallisé dans des chantiers emblématiques, comme le Casino Luxembourg-Forum d’art contemporain, structure voulue provisoire en 1995 mais qui s’est pérennisée. Comme aussi le Théâtre national du Luxembourg, né en 1996 en même temps que le Musée d’histoire de la Ville de Luxembourg. Dans la foulée, le Musée national d’histoire naturelle a pu accueillir ses visiteurs dans trois bâtiments situés de part et d’autre de la rue Münster. A Esch-sur-Alzette, la Kulturfabrik devient un centre culturel et tant qu’à évoquer le maillage régional, il y a éclosion de viviers (…)

(…) décentralisés, comme le Centre des arts pluriels à Ettelbruck (dès 2000) ou le Mierscher Kulturhaus (en 2003).

Gros chantiers inénarrables encore, avec la restructuration du MNHA (Musée national d’histoire et d’art) en 2002, avec l’Abbaye de Neumünster, ensemble architectural patrimonial de 12.000 m2 transformé en centre culturel en 2004, avec, surtout, la Philharmonie conçue par Christian de Portzamparc et baptisée en 2005, sans oublier la Rockhal, salle de concert d’une capacité de 6.500 personnes aussi ouverte en 2005 (sur l’ancien site industriel de Belval) et, bien sûr, le Mudam (Musée d’art moderne Grand-Duc Jean), confié à l’architecte Pei, édifié en 1999 mais officiellement inauguré en 2006. En juillet 2016, le Mudam célèbre son dixième anniversaire et bat un record de fréquentation absolu avec 285.034 visiteurs (soit une augmentation de 2,49% par rapport à 2015) – quatre mois plus tard, son directeur Enrico Lunghi démissionne, lamentable et dommageable conséquence de l’aveuglement conjugué du ministre de la Culture, Xavier Bettel, et du conseil d’administration du musée, lequel n’a toujours pas trouvé chaussure à son pied, sauf qu’apparemment, puisque le candidat doit postuler sur deloitte.lu, l’élu(e) sera d’abord gestionnaire.

Au niveau international, on ajoutera que si le Luxembourg participe à la Biennale de Venise, manifestation internationale d’art contemporain, depuis 1988, la success story est clairement imputable à la Ca’ del Duca, bâtisse du XVe siècle promue «Pavillon du Luxembourg» en 1999 – mais dont le bail n’est actuellement plus renouvelé!

Un chapelet de pierres qui a été complété à la faveur du Cerf bleu, ce logo désignant Luxembourg capitale européenne pour la seconde fois en 2007, associé, à l’imitation de la réussite transfrontalière de Lille 2004, à la Grande Région: cette année-là, il y eut notamment la réaffectation des Rotondes à Bonnevoie et autres dépoussiérages de friches industrielles (à Belval, Dudelange) – qui aujourd’hui souffrent dans l’indifférence, sinon le mépris – ainsi que l’installation dans ses nouveaux locaux dudelangeois du Centre national de l’audiovisuel (CNA, créé en 1989). Erna Hennicot-Schoepges considère également que le patrimoine industriel, malgré l’utilisation d’anciennes friches, «reste le parent pauvre de la politique culturel». L’histoire industrielle du pays, si elle suscite beaucoup d’intérêt, ne dispose toujours pas de structure précise qui la mette dignement en valeur.

Le bouillonnement est indéniable – avec la création du Kinneksbond de Mamer en 2010, la métamorphose de l’ancien Cercle municipal de Luxembourg en Cercle Cité (2011) et, au Kirchberg, le réduit restauré du fort Thüngen, construit en 1732-33, abritant depuis 2012 le Musée Dräi Eechelen. Mais si les pierres exultent, ce n’est pas le cas de l’esprit.

Pour cause de dialogues de sourds et d’atermoiements organisés, une politique culturelle digne de ce nom se fait attendre. Au point de provoquer en 2016 une réaction à l’allure de lame de fond – c’est l’un des bons points de ces 20 ans –, à savoir: les Assises culturelles, premières du genre à Luxembourg. Dans l’idéal, il s’agissait pour les écrivains, les compositeurs et les musiciens, les comédiens, les danseurs/chorégraphes – notez que la mutation du TDM (l’ancien «Théâtre dansé et muet» de 1994) en Trois C-L (le Centre de création chorégraphique luxembourgeois de 2004) va de pair avec le développement et la professionnalisation du secteur de la danse contemporaine au Luxembourg – et les plasticiens de parler d’eux, de leur statut, de leur formation et diffusion, de cette culture qui ne se résume pas à la langue, du déséquilibre des moyens selon que ça se passe en ville ou en dehors, selon que ça fragilise par exemple des événements jazz ou folk par rapport à la Philharmonie gargantuesque.

Les partiels effets des Assises se font encore trop discrets. Mais ils ont accouché d’une notion appréciable diversement, celle de l’artiste entrepreneur. A l’artiste de lever des fonds? Dont acte! Il recourt au financement participatif… en attendant peut-être un «tax shelter», dans le sillage de la Belgique, en évitant les erreurs du début du système fiscal favorisant le cinéma.

Erna Hennicot-Schoepges avait toujours sa petite idée en ce qui concerne une politique culturelle cohérente, mais elle n’a jamais pu l’imposer, ce qui reste un de ses grands regrets (…)

(…) lorsqu’elle quitte le gouvernement en 2004: «Je m’étais inspirée du modèle québécois. Il y existe une société de développement culturel dont le conseil d’administration, renouvelé tous les trois ans, est composé d’acteurs du secteur. Cette société décide, sur base d’analyses et de dossiers, où doit aller l’argent public alloué à la culture.» Un modèle qui aurait évité au ministre d’influer sur l’orientation des différents domaines de création. Un principe cher à l’ancienne ministre de la Culture qui a toujours estimé que «la politique ne peut s’immiscer dans la création». Mais comme beaucoup d’autres secteurs, il est normal que la culture soit subventionnée – en applaudissant au passage le travail considérable, via bourses et prix, d’aide à la création, de promotion et de résidences artistiques mené par le Fonds culturel national, essentiellement financé par une dotation de l’Œuvre nationale de secours Grande-Duchesse Charlotte.

Et que les créateurs qui œuvrent à l’éducation permanente, à la formation au beau, à l’édification, soient rémunérés. En même temps, que l’argent soit public ou privé, il reste toujours des artistes capables de faire une nullité, comme il en est qui sont capables de faire des choses grandioses avec des bouts de ficelle. C’est en tout cas dire que la qualité d’un artiste ne se mesure pas à sa valeur marchande ni surtout à sa nationalité. «En 20 ans, le développement a donc été considérable et c’est une grande chance, dit Enrico Lunghi, mais il faut être lucide sur nos fragilités: à mon avis, une chose va changer dans les décennies à venir, c’est que l’on sera de moins en moins une île et donc, que l’on sera de plus en plus confrontés en direct avec tout le reste. Etre un artiste luxembourgeois, ça ne voudra plus rien dire!» Sous cet angle, le grand bouleversement du Luxembourg culturel de ces vingt dernières années, au-delà même de la pléthore des institutions et de leur écho mondial, c’est la professionnalisation des métiers. Selon Lunghi, «elle est en route, de nombreux acteurs culturels dialoguent ainsi sur le même plan que des partenaires internationaux. Mais elle n’est pas aboutie. Aujourd’hui, on se trouve dans une situation où, à tous les niveaux, plein de signes clignotent attestant que cette professionnalisation n’est pas mise au service de la culture mais de l’événementiel, d’une instrumentalisation de l’art: on mise tout sur la tendance la plus visible, la plus spectaculaire et ça, c’est de la récupération politique qui prouve que, contrairement à New York ou à Paris, on manque d’intellectuels permettant de penser autrement, à long terme.»

Et pourtant, de l’audace, il y en a eu. Indubitablement incarnée par le Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain qui avec de faibles moyens osa des choses superbes, comme en 1998 «Manifesta 2» et «Gare de l’Est» – il faut se souvenir de «Bitty», cette installation d’Olivier Blanckart où un cerf éjaculant était coiffé de la tête de Chirac qui a failli mener à un incident diplomatique avec la France. Scandale encore avec «Lady Rosa of Luxembourg», sculpture réalisée en 2001 par l’artiste croate Sanja Ivekovic. En ajoutant aussi «Cloaca» de Wim Delvoye en 2007. Autant de polémiques assumées par le ministère. De cela, il ne reste que des miettes ou des ombres.

Que signifie cette cavalière méthode qui, actuellement, consiste à renier ceux qui se sont épuisés, plus de vingt ans durant, à ménager le four et le moulin dans la chaîne culturelle? Table rase pour un renouveau? En ce cas, où est le terreau fertile où puiser les idées novatrices? A l’évidence, ce n’est pas cette direction-là qui motive les décideurs politiques.

Le temps a fait son œuvre: on a accès à des productions géniales. Sauf que de ça aussi, on arrive à s’en plaindre: il y en aurait trop. Mais comme le dit Enrico Lunghi, «il est inimaginable qu’à notre époque, les saisons de concerts ou de théâtre suivent les congés scolaires: craindre que tout le monde parte en vacances – les artistes aussi? – c’est faire preuve… d’archaïsme». Erna Hennicot-Schopeges abonde dans ce sens et met en garde: «Il ne faut jamais oublier que nous sommes encore à bien des égards très provincicaux.» Esch capitale européenne de la culture 2022 sera donc une épreuve supplémentaire pour mettre en place une stratégie cohérente. En revanche, la candidature de la Métropole du fer risque de ne pas être retenue en raison de l’absence d’un plan de développement culturel. Les résultats des assises sont donc attendus de pied ferme.