«Le travail accompli ne suffit pas» / Entretien électoral: Etienne Schneider (4)

Le vice-Premier ministre veut devenir Premier ministre et entend maintenir le parti socialiste au pouvoir, seul à même, selon lui, de défendre une politique sociale.

On prédit l’enfer pour le LSAP, quel est votre état d’esprit?

Etienne Schneider: Je suis très optimiste. J’ai un écho positif. Vous savez, les sondages… Le résultat personnel des candidats aura un impact important, nous avons de grandes personnalités qui joueront leur match et sauront faire valoir leurs atouts.

Pour le reste, nous pouvons être fiers de notre bilan gouvernemental, aussi bien au niveau social qu’au niveau économique. En 2013, nous avons commencé avec un milliard d’euros de déficit, une dette élevée, une croissance en berne et plus de 7% de chômage. Aujourd’hui, tout est sous contrôle. A côté de toutes les réformes sociales et sociétales, nous avons remis le pays sur les rails, et la situation est meilleure qu’en 2013. Désormais, la priorité pour la prochaine législature est de réduire les inégalités. Il faut tirer vers le haut ceux qui ont le plus de difficultés, ce qui ne veut pas dire rendre plus pauvres ceux qui ont quelque chose.

En 2015, vous n’aviez pas vu venir l’ampleur du résultat du référendum, selon vous parce que vous étiez en contact presque exclusif avec des milieux qui étaient favorables au droit de vote des étrangers. Quelle est votre perception du «terrain» aujourd’hui?

J’espère que je cerne mieux les citoyens. Depuis le référendum, nous sommes beaucoup plus en contact avec la population, nous avons multiplié les conférences et parcouru les circonscriptions pour écouter les gens et discuter de la situation du pays.

Les premières années, nous n’avions pas beaucoup de marge de manœuvre financière mais cela s’est amélioré. Nous avons pu faire une réforme fiscale avec une distribution de 500 millions d’euros de pouvoir d’achat, en particulier pour les petits et moyens revenus, cela a permis de soulager les ménages monoparentaux, d’augmenter le salaire minimum. Lorsqu’on écoute les gens, on commence à constater les effets de ces mesures.

Pour la campagne, on vient plutôt vous écouter…

Et je dis que le travail accompli ne suffit pas. Si l’on considère, par exemple, les gains de productivité entraînés par la robotisation, la digitalisation et l’intelligence artificielle, ceux-ci ne devront pas simplement bénéficier aux patrons mais aussi aux salariés. C’est notamment pour cela que nous proposons une réduction du temps de travail à trente-huit heures par semaine pour le même salaire. Il faudra voir cela secteur par secteur, avec éventuellement des mesures fiscales pour les PME, l’Horesca, le commerce, afin de les aider à digérer cela. Nous proposons également une sixième semaine de congés payés dans le privé ou l’augmentation de 100 euros du salaire minimum. Cela permettra d’améliorer, dans les années à venir, la situation de ceux qui ont plus de difficultés. Et ce ne sont pas seulement des mesures sociales mais aussi des mesures pour la sécurité. Je ne veux pas que, comme dans d’autres pays, une catégorie de personnes tombe dans la criminalité pour assurer sa subsistance. Ce sont des sociétés où la cohésion ne fonctionne plus.

La campagne électorale est peu polarisée, très polie, voire ennuyeuse…

Oui, on le remarque. Je soupçonne les chrétiens-sociaux de vouloir passer entre les gouttes. Ils capitalisent sur les sondages qui leur étaient favorables et espèrent pouvoir accéder à la majorité sans réel affrontement. Cela tient aussi à leur tête de liste qui n’est pas le plus habile dans les confrontations directes.

Par ailleurs, les libéraux mettent toutes leurs billes sur le Premier ministre sans vouloir prendre le risque de discuter sur des questions de fond. Aucun des deux ne veut de confrontation directe avec moi, que ce soit à la radio, à la télé, ou ailleurs, dans l’espoir de parcourir la dernière ligne droite sans devoir annoncer la couleur. C’est dommage et même irrespectueux pour l’électeur. Il y a trois personnes qui annoncent vouloir être Premier ministre et le fait qu’elles ne doivent pas confronter directement leurs idées me dépasse.

Une confrontation en matière de pension par exemple?

Nous disons qu’il ne faut pas toucher aux pensions. Et si, un jour, il devait y avoir un problème, pourquoi la première mesure devrait-elle être une diminution des pensions? Pourquoi ne pas trouver d’autre modèle de financement si c’est nécessaire? Nous voyons le futur de manière positive. Nous n’avons pas peur de l’avenir, contrairement à d’autres, qui veulent déjà commencer les économies.

Claude Wiseler veut augmenter les investissements de plusieurs milliards, tout en faisant des économies, en limitant la croissance, en ayant un budget à l’équilibre et en réduisant la dette. S’il arrivait à faire cela, même moi, je voterais pour lui! On peut apparemment affirmer cela sans aucune contradiction.

N’assistons-nous pas à une sur-communication qui mène à une dilution du message politique?

C’est peut-être le cas et c’est bien dommage. On pourrait presque se demander pourquoi on se donne tellement de mal à penser l’avenir, à développer un programme auquel personne ne se confronte. Ceux qui affirment qu’il n’y a pas de différence entre les programmes des partis se trompent! Mais apparemment, ce n’est plus en vogue de lire les programmes des partis. Il faut dire qu’avec les réseaux sociaux, l’attention se focalise énormément sur les individus, d’autant plus que nous avons un taux élevé de panachage. Toutes les agences de communication ont d’ailleurs misé là-dessus.

La vôtre aussi!

Bien sûr. Pour autant, je n’ai pas souhaité apparaître sur toutes nos affiches, je voulais que tous nos candidats y apparaissent. Nous sommes le seul parti qui a affiché tous ses candidats, car si les gens me connaissent ce n’est pas forcément le cas de Sacha Pulli d’Esch, alors on le montre à l’électeur.

Que personne ne vous croie lorsque vous vous dites de gauche, ça ne finit pas par vous agacer ?

Je suis un homme social, je sais d’où je viens. Je sais à quel point l’Etat social m’a permis de faire ma carrière, de me réaliser. Lorsqu’on est socialiste et ministre de l’Economie, c’est toujours la même problématique. Il faut travailler en permanence avec le patronat et certains voient alors en moi un libéral. Mais je rappelle au passage que je ne prône pas la baisse de l’imposition des entreprises ou encore une fois que la réforme fiscale s’est faite en faveur des petits et moyens salaires. Cette étiquette néolibérale collait d’ailleurs aussi à mes prédécesseurs.

Cette image bling-bling de propriétaire de Rolls-Royce vous colle à la peau…

Ça aussi ça finit par m’énerver… Je ne suis pas bling-bling. Beaucoup de gens font des collections, moi je collectionne des vieilles voitures. Et je n’en ai pas cent mais oui, j’ai une vieille Rolls qui a la valeur d’une Golf. Et on fait comme si j’avais des bateaux sur le Rhin… Collectionner les vieilles voitures est un hobby que je partage avec mes frères.

Pourquoi est-ce que vouloir gagner de l’argent est vu comme une hérésie à gauche?

Je ne sais pas. Ce que je sais en revanche, c’est que dans un gouvernement, il y a grosso modo deux ministres, celui de l’Economie et celui des Finances, qui doivent gagner de l’argent pour que les autres puissent le dépenser. Nous ne gagnons pas cet argent pour nous mais pour financer l’Etat providence et le développer. Et c’est bien ainsi.

Une réelle innovation n’aurait-elle pas été de proposer un programme à trois?

Cela n’a pas été possible parce que les sondages ont été ce qu’ils ont été. Le CSV devait gagner haut la main et la coalition à trois ne pouvait pas continuer. Chacun a pensé qu’il fallait se positionner afin d’être le partenaire de coalition potentiel des chrétiens-sociaux. Entretemps, on remarque que cette avance du CSV dans les sondages fond comme neige au soleil. Désormais, même François Bausch et Xavier Bettel disent vouloir reconduire cette coalition, parce qu’ils remarquent que la possibilité existe. On me dit souvent qu’on a bien travaillé et que le plan du CSV n’est pas vraiment compréhensible…

Vos rapports avec l’OGBL sont-ils bons?

Le président de l’OGBL attribue une note de huit sur dix au travail du gouvernement. C’est évident que ce résultat est lié au fait que le LSAP s’est engagé et a su s’imposer sur les dossiers de politique sociale. J’aurais évidemment préféré que l’OGBL fasse une déclaration plus claire. En 2013, il avait demandé de pas voter pour le CSV, ça m’aurait plu qu’il appelle aujourd’hui à voter pour le LSAP, mais je comprends qu’il ne le puisse pas. Ceci étant, il faut éclairer tout le monde en rappelant que ne pas voter pour le LSAP mais pour déi Lénk c’est renforcer la droite. Parce qu’avec un LSAP faible et qui ne participe pas aux affaires, il n’y aurait plus de composante sociale au gouvernement. On verrait les conséquences d’un gouvernement CSV-DP.

La sauce identitaire n’est pas montée pendant la campagne, c’est plutôt une bonne chose, non?

J’ai tout de même été scandalisé lorsque j’ai vu que le DP et les Verts ont joué la carte identitaire avec leurs slogans pour marquer des points. C’est une catastrophe d’aller dans le sens de ceux qui veulent diviser la société et de participer à ce délire identitaire. Surtout parce qu’il n’y a jamais rien à y gagner.

J’espère que les citoyens entrevoient que l’on n’unit pas la société en les séparant par la langue ou par la nationalité. Mon parti n’a pas voulu jouer ce jeu. C’est bien pour cela que notre slogan est ce qu’il est: «Ensemble». Ce pays est devenu ce qu’il est avec les étrangers et les frontaliers. Il ne faut pas croire que le délire identitaire sur lequel surfe l’Afd en Allemagne ou Le Pen en France fera du bien à notre pays. Au contraire, nous effrayerions beaucoup d’investisseurs, rapidement nous n’aurions plus à nous poser de questions sur la croissance car il n’y en aurait plus.

L’ADR risque néanmoins de progresser…

J’en ai peur oui. Il y aura sans doute une surprise à ce niveau-là. Ils font comme l’Afd: ils prennent des idées aux sociaux-démocrates, les mélangent avec un peu de xénophobie et proposent des recettes simplistes. Des gens vont tomber dans le panneau. Pour autant, ils n’entreront pas au gouvernement, mais si tel était le cas, ce serait une catastrophe pour le pays.

Mais la surprise ne serait-elle pas une reconduction de l’actuelle coalition?

Pour moi, la meilleure variante est celle où le LSAP est au gouvernement!

Si le LSAP ne participe pas au prochain gouvernement, que ferez-vous?

Si je suis élu, j’irai m’asseoir à la Chambre et j’y serai le leader de l’opposition. Si ce n’est pas le cas, je me trouverai autre chose. Mais je n’ai pas de plan B pour aller travailler ailleurs.

Même pas une place au ministère de l’Economie?

Je ne serai sûrement pas enfant de chœur là où j’ai été curé.

Propos recueillis par Olivier Tasch

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