Transfrontalière / Un Grand Est si fragile

C’est peu dire que le résultat de l’élection présidentielle française a été particulièrement suivi dans la Grande Région transfrontalière. En Wallonie, en Sarre et au Grand-Duché, nombreux étaient ceux qui craignaient une victoire, ou pour le moins un score très élevé, de la candidate du Front national. A l’évidence, le soulagement est aujourd’hui réel et légitime: une victoire de l’extrême droite eut été une catastrophe économique, sociale et culturelle pour l’Europe, mais aussi pour toutes nos régions transfrontalières.
Ceci étant, les interrogations demeurent. Comment la France, cette «grande nation» qui se targue d’être la patrie des droits de l’Homme (et qui cherche parfois à donner des leçons à la terre entière en matière de démocratie), peut-elle avoir plus de dix millions de ses citoyens qui votent pour un parti manifestement xénophobe et totalitaire?
La réponse à cette question est évidemment complexe tant les causes du vote extrême sont multiples. Les modifications des modes de production des biens et services, l’accélération des flux, le développement de l’économie digitale sont à l’évidence des sources de progrès et de richesses mais ils développent aussi de l’instabilité, de l’inquiétude et des pertes de repères. Face à cela, les idées simplistes, dont les partis populistes se font constamment l’écho, rencontrent un écho important dans de nombreux pays démocratiques. L’Autriche, les Pays-Bas et, bien sûr, les Etats-Unis connaissent ce phénomène. Certains y font face, d’autres basculent. La France est certes pour l’instant dans le camp des pays qui contiennent la poussée du parti xénophobe, mais elle n’arrive pas vraiment à le faire reculer.
Car ce qui frappe aussi dans notre espace «Grand Régional» au cœur de l’Europe, c’est avant tout la disparité des situations. L’extrême droite est en effet inexistante en Wallonie et au Grand-Duché. Quoi qu’on dise, sa progression reste assez limitée en Allemagne fédérale malgré (ou peut-être à cause de) la violence de ses propositions. L’AFD vient certes de faire son entrée au parlement sarrois, mais elle le fait sur des bases assez faibles (6% des suffrages).
En Rhénanie du Nord, elle est en dessous de la barre des 8% ce qui marque certes une progression qu’il ne faut pas négliger mais qui se situe bien en dessous des résultats atteints dans la patrie de Voltaire.
En France, la situation apparaît beaucoup plus grave dans un certain nombre de régions. Dans le Grand Est, au cœur de l’Europe, le Front national réalise des scores particulièrement élevés. Ils sont spectaculaires dans les composantes les plus rurales du territoire (Aube 45%, Haute-Marne 49%, Meuse 48%), mais les départements peuplés ne sont pas en reste (Moselle 42%, Haut-Rhin 42%).
L’explication de ces résultats élevés tient en partie à la fracture désormais identifiée en France entre les territoires urbains et ruraux mais, en soi, elle est insuffisante: dans l’Ardèche, la Drôme, le Lot ou le Jura, le FN ne dépasse guère les 37%. L’essentiel des scores élevés du FN dans le Grand Est est par contre évidemment dû en partie à la crise économique qui frappe si fortement cette partie du territoire français imprégnée de tradition industrielle.
Les chiffres indiquent d’ailleurs clairement à quel point le choc de la crise de 2008 a été violent pour cette région Grand Est.
Depuis 2008 en effet, contrairement à une idée reçue, certaines régions françaises ont recréé de l’emploi: l’Ile de France (+350.000), l’Occitanie (+300.000) ou la Provence (+250.000) ont ainsi retrouvé une dynamique d’emploi. Toutes sont situées à l’ouest ou au sud du pays. A l’inverse, les régions du nord et de l’est perdent de l’emploi. Le Grand Est est totalement en queue de peloton. De 2008 à 2014, la région pilotée par Philippe Richert a perdu 60.896 emplois. Un record de France qui explique aussi bien des choses. Il montre à quel point la France doit impérativement pousser les feux de manière plus homogène sur sa reconversion industrielle et la diversification de son économie. Face à ce défi, le Grand Est se trouve en première ligne et son ancrage transfrontalier est de plus en plus indispensable.
Roger Cayzelle