Transformer l’incertitude / Vu des marches

Il y a quelques années, un gouverneur de banque centrale expliquait qu’il préférait reporter la décision de modifier le taux officiel puisque l’incertitude allait baisser. Un conseiller lui a répondu que la prochaine réunion monétaire apporterait sans doute de nouveaux rebondissements.

Cette anecdote illustre bien les réactions des marchés confrontés, depuis le début de l’année, à une succession de sources d’incertitudes inhérentes à une économie de marché, du moins en partie. Il faut se demander sans cesse d’où pourraient surgir les mauvaises surprises et avoir à l’esprit qu’une meilleure visibilité dans un domaine est une incitation à rechercher d’autres sources d’incertitude ailleurs.

En début d’année, les interrogations portaient surtout sur la politique monétaire de la Réserve fédérale et l’impact de la relance budgétaire américaine sur les taux d’intérêt. On se souvient des turbulences de février provoquées par une inflation supérieure aux attentes, qui avait ravivé les craintes d’un cycle de resserrement plus agressif. Les taux longs, dans un cycle haussier depuis septembre 2017 – la perspective de baisse d’impôts fut d’ailleurs annoncée vers la fin de l’année –, n’en sont pas sortis indemnes. Progressivement, les craintes de guerre commerciale ont pris le relais et provoqué un tassement des taux longs américains de même qu’un aplatissement de la courbe des taux d’intérêt. De quoi recevoir un large écho, sachant que les récessions passées ont été précédées par une inversion de la courbe des taux, les longs passant sous les courts.

L’incertitude qui découle du risque de mesures protectionnistes américaines est beaucoup plus difficile à appréhender que celle liée à la politique monétaire ou à l’augmentation du déficit du secteur public américain. Pour ça, on dispose d’estimations statistiques de l’impact sur les taux.

Les banques centrales optent pour une communication proactive qui vise à éviter les surprises. Le marché comprend bien comment elles réagissent face à la croissance et à l’inflation.

En revanche, en cas de risque de guerre commerciale, l’incertitude vient de la politique économique. Son évolution est très difficile à prévoir d’autant que la dimension psychologique est importante: comment anticiper l’évolution du bras de fer? Jusqu’où l’escalade peut-elle aller? Cette dimension concerne autant les entreprises implantées dans les pays visés que celles présentes aux Etats-Unis.

Le dernier rapport de l’Institute of Supply Management (ISM) relaie les inquiétudes de secteurs très variés: équipement et appareils électriques, produits alimentaires, boissons et tabacs, produits métalliques, machines, industrie du papier, etc. Cette diversité illustre à quel point l’organisation internationale des chaînes de production crée des boucles. Exemple: des tarifs visant la Chine finissent par affecter les filiales d’entreprises occidentales, notamment américaines, présentes en Chine. Et donc, par ricochet, les prix à l’importation et les prix de production domestique aux Etats-Unis.

L’effet psychologique joue aussi sur l’investissement des entreprises. Dans un scénario de guerre froide commerciale où la menace se pérenniserait, l’effet négatif serait inévitable et pèserait également sur la confiance des ménages. Provoquant du coup un sérieux ralentissement de croissance.

William De Vijlder (BNP Paribas)