Tous à la crèche…

Nouvelle approche pour la petite enfance

Attaque en règle contre les familles, tance l’opposition. Changement de politique répond le gouvernement.

Ceux qui voient dans la suppression des allocations d’éducation et de maternité une mesure aveugle d’austérité dirigée contre les familles se trompent. C’est en tout cas ce que tentent d’expliquer conjointement les ministres de l’Education et de la Famille. «Dans tous les commentaires, ce qui m’étonne c’est d’entendre que le gouvernement voudrait économiser sur les dos des familles et des enfants», déclare Claude Meisch. Celui-ci fait son calcul: en 2015, le budget des deux ministères – Famille et Education – augmente pour arriver à quelque 3,3 milliards d’euros.

[cleeng_content id= »842271816″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l\’acheter à l\’unité ou via un abonnement » price= »0.49″ t= »article »]Avec la nouvelle approche en matière de petite enfance, les familles y gagneront. «Il n’y a pas d’économies, fait valoir Corinne Cahen, mais un changement de politique et un redéploiement des moyens financiers selon un principe d’une réduction des prestations financières et d’une augmentation des prestations en nature.»

Ainsi, les enfants âgés de 1 à 3 ans pourront rester gratuitement à la crèche pendant les heures d’école, à partir de septembre 2016. La gratuité est liée à des critères dont celui d’un encadrement bilingue français-luxembourgeois.

«Il s’agit de familiariser les étrangers avec la langue luxembourgeoise, et de familiariser les luxembourgeois avec le français, explique Claude Meisch. Il faut que les enfants entendent les deux langues. Je ne dis pas apprendre à dessein, car la crèche doit rester une crèche.»

Objectif de la mesure? Une transition plus facile vers l’école. Et une crèche gratuite, parce qu’elle prépare au système scolaire. L’encadrement bilingue se calquerait sur le rythme de l’école. Il ne serait donc pas gratuit pendant les vacances scolaires et au-delà des heures de classe. En dehors de ces périodes, la crèche redevient payante avec le système des chèques services.

Le gouvernement travaille parallèlement sur «l’exportabilité» des chèques services. En profiteraient dès lors les frontaliers, histoire, pour le Luxembourg, d’éviter le cauchemar des bourses pour étudiants. Car, souligne Claude Meisch, «un procès nous pend au nez, nous devons développer un concept avant d’être attaqués».

D’autant plus que les frontaliers payeront bien, comme tout le monde, la nouvelle «contribution d’avenir» qui alimentera la nouvelle «Caisse pour l’avenir des enfants» appelée à remplacer la Caisse nationale des prestations familiales.

Parcours d’immigrés

Cette contribution n’est en rien liée à la gratuité d’une offre bilingue dans les crèches. La mesure serait considérée comme éducative et non pas comme une prestation familiale, ce qui permettrait d’en exclure les frontaliers…

L’approche ouvre de multiples interrogations, en particulier sur l’offre français/allemand. Comment seront organisées ces heures bilingues? Qui pour encadrer les enfants? De quelle formation devra se prévaloir le personnel encadrant?

En attendant les réponses, Claude Meisch explique sa vision d’une bonne crèche. «Elle doit permettre aux enfants d’entrer en contact avec d’autres enfants; l’intégration sociale est un des facteurs les plus importants. Elle doit encourager les compétences motrices, sociales et évidemment linguistiques. Dans ce dernier domaine, les crèches se rapprochent fortement de ce que l’école doit ensuite mettre en œuvre. Il faut donc une préparation à l’école par une transmission ciblée de la langue.»

Le gouvernement entend mettre l’accent sur cette transmission linguistique tant les inégalités paraissent flagrantes. Une étude de l’université de Bochum a comparé le parcours d’enfants immigrés qui fréquentaient une crèche, menaient des activités en club ou, au contraire, restent à la maison. Conclusion: 75% de ces derniers souffrent de carences en langue allemande en entrant à l’école, contre 29% des enfants qui fréquentent la crèche. «Quand on sait que la capacité en langues est un des critères de réussite les plus importants, il faut offrir un meilleur accès à la crèche qui peut mieux préparer à l’école», note Meisch.

Par ailleurs, les enfants issus de milieux défavorisés connaissent 50% de mots en moins que les plus favorisés. «La question n’est pas seulement de savoir si les enfants restent à la maison ou pas. Il faut voir aussi comment ils sont encouragés et dans quel environnement.» C’est dans cet esprit que les allocations d’éducation et de maternité, dont bénéficient davantage les milieux défavorisés, seront supprimées. Leurs enfants fréquentent moins la crèche alors qu’ils «auraient besoin d’un autre environnement et sont retenus à la maison par les prestations financières».

Pour le ministre, les parents «doivent préparer les enfants à l’école, les stimuler à la maison. Le nombre de mots que connaissent les enfants est aussi de la responsabilité des parents. Ils doivent parler avec leur enfant et ne pas seulement laisser parler la télé. C’est une évidence, mais on sait qu’à la maison, elle n’est pas toujours respectée.»

Olivier Tasch

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«Une harmonisation à trouver avec l’école»
 
Quatre questions à Béatrice Martin
 
Précurseur: Béatrice Martin gère deux crèches bilingues.
 
Concrètement, comment fonctionne une crèche bilingue?
 
Béatrice Martin: «La plupart des enfants sont luxembourgeois. Leurs parents souhaitent que leurs enfants apprennent le français. La langue varie selon les ateliers. Tel atelier est animé par une institutrice luxembourgeoise qui parle uniquement le luxembourgeois. Au contraire, un autre atelier est totalement francophone. C’est l’enfant qui choisit l’atelier qu’il suit. L’enfant passe facilement d’un atelier à l’autre, d’une langue à l’autre.»
 
On ne parle donc qu’une seule langue dans chaque local…
 
B. M.: «Oui, que l’on s’adresse à un Luxembourgeois, un Belge, un Italien… Pas question donc de baragouiner toutes les langues. Ce qui serait préjudiciable à l’enfant. Une langue, une personne, sinon c’est Babel.
 
C’est notre choix, notre parti pris: une langue se rapporte à un visage. Avec, à l’occasion, des réactions négatives comme cette gamine qui dit ne pas aimer telle éducatrice, parce qu’elle ne comprend pas ce qu’elle dit.»
 
Les bases après trois mois
 
Vous mesurez l’efficacité de cet apprentissage?
 
B. M.: «Cela dépend aussi de l’attitude adéquate du personnel. Après trois ou quatre mois, les enfants connaissent le langage de base habituel. Pour eux, ce n’est pas compliqué. Notre choix pédagogique s’appuie sur des conseils donnés à l’université de Liège. Il s’agit d’offrir un modèle pédagogique correct.
 
Il est trop tôt encore pour évaluer l’efficacité. Au point de départ, voici trois ou quatre ans, nous avons ouvert la crèche bilingue pour satisfaire une demande des parents.»
 
Quel modèle le gouvernement proposera-t-il?
 
B. M.: «Ça, je n’en sais rien du tout. Par ailleurs, il faut savoir ce que l’on fait du bilinguisme luxembourgeois-français une fois dans l’enseignement préscolaire où ce n’est pas prévu.
 
A l’école, les enfants ne sont plus confrontés au français avant l’âge de 8 ans. Il y a une harmonisation à trouver entre la crèche et l’école. Et il faut en discuter avec l’école.»
 
Propos recueillis par M. P.

Fin des allocations

Le gouvernement a donc annoncé la suppression des allocations éducation et maternité pour les enfants nés après la réforme, qui sera votée dans les mois à venir.
L’allocation éducation s’élève à
485,01 euros par mois. Pour rappel, le congé parental s’élève à 1.778,31 euros mensuels ou 889,15 euros pour une personne qui travaille à mi-temps.
Elle a été introduite en 1988. A l’époque, il n’y avait que 509 places en foyer de jour, 40% des femmes travaillaient, et le temps partiel n’existait pas. En 2002, 10.119 familles la percevaient; en 2013 elles n’étaient plus que 8.357. Cette allocation peut aussi être versée sous condition de ressources (2.121 familles en 2013). «Avec le développement massif des crèches et des maisons relais, il n’y a plus de raison de continuer de la payer», fait valoir la ministre de la Famille.
En 2013, 6.236 personnes, qui ont perçu cette allocation, ont arrêté de travailler ou bien un des parents ne travaillait pas.
Parmi eux, il y avait 5.249 résidents et 3.108 frontaliers.
L’allocation maternité date de 1980. A l’époque, deux arguments furent avancés: la non-discrimination par rapport aux femmes qui travaillent et qui ont droit au congé de maternité et un argument démographique.
Elle est versée 8 semaines avant et après la naissance (194,2 euros par semaine soit 3104,32 euros).
En 1998, 2.094 femmes l’ont perçue; en 2013 1.235 femmes.

Insecurite
 
L’association professionnelle des éducateurs gradués (APEG) semble peu convaincue par la nouvelle approche gouvernementale. Les annonces faites par le gouvernement ouvrent nombre de questions.
 «A l’électeur, on a promis la gratuité de la garde d’enfant. Mais avec la contribution d’avenir de 0,5%, peut-on encore vraiment parler de gratuité?», s’interroge l’APEG.
 Pour ce qui est de l’approche bilingue, l’APEG demande des précisions. L’annonce imprécise du gouvernement créerait une certaine insécurité auprès des parents et du personnel encadrant.
 Il eût fallu présenter un concept précis, élaboré au préalable avec les acteurs du milieu éducatif et social dit en substance l’APEG. A cet égard, le ministre a déjà fait savoir que l’Université du Luxembourg était chargée de plancher sur la question.
 Les éducateurs s’interrogent par ailleurs sur le sort des parents qui décident de ne pas faire garder leur enfant dans une crèche. «S’ils n’ont plus droit à un soutien financier, qu’en est-il du développement de prestations alternatives en nature comme, par exemple, le conseil familial ou des modèles de soutien ambulant pour les parents. Les parents doivent conserver le choix du modèle d’éducation qu’ils souhaitent»
 
Note à Meisch

Le privé s’investit

Fort de son expérience en matière de bilinguisme, le secteur privé veut apporter sa pierre à l’édifice.

Pas de doute, le bilinguisme dès la crèche paraît de bon aloi à Béatrice Martin (lire ci-contre). Elle en connaît un bout sur la question. Ses crèches bilingues accueillent aujourd’hui quelque 70 bambins. Mais la volonté politique, qu’elle soutient d’ailleurs, n’est pas une fin en soi. «Cela n’aurait pas de sens d’instaurer ce système dans les crèches s’il n’y a pas de suivi. Ni de projet pédagogique.»
A cet égard, «sur base de mon expérience», elle peaufine une note qu’elle souhaite rapidement soumettre au ministre Claude Meisch. «Il faut discuter de tout cela pour les écoles». L’entrepreneuse ès crèches revendique la mise au point d’un cahier des charges qui aille bien au-delà des traditionnelles normes liées à l’infrastructure (sécurité, repas, normes d’encadrement…) et contienne les bases essentielles d’un projet pédagogique à l’adresse de toutes ces maisons qui, tôt ou tard, seront appelées à pratiquer le bilinguisme. «Il faut savoir si la société souhaite des enfants qui deviennent des adultes formatés ou plutôt des citoyens responsables. Cela se prépare dès la crèche. Le projet politique va dans le bon sens, notamment lorsqu’il cherche à mettre les mamans au travail plutôt qu’à les maintenir à la maison pour l’éducation.»

Résistance

Elle souhaite en tout cas comme femme, mère et gérante de crèches, apporter sa «pierre à l’édifice.» D’autant que, pense-t-elle, «pour le moment, l’éducation, c’est surtout jouer à la poupée. On fait fausse route.» Quoi qu’il en soit, cette exploitante privée croit savoir que le chantier le plus important sera le secteur public et celui des asbl, «protectionnistes. C’est leur souci de protéger leur pré carré. Il y aura de fortes résistances, notamment dans les écoles où il n’y a pas de place pour le français, alors que la crèche bilingue vise à une meilleure intégration à l’école». Se posera aussi la question des salaires, le secteur privé, à cet égard, n’étant sans doute pas en mesure de soutenir la comparaison avec le public. «Il faudra aussi trouver suffisamment de personnel luxembourgeois.»

M. P.

Analyse
 
Pas de doute, le duo libéral Cahen-Meisch a longuement planché sur la question. Son projet sur la petite enfance n’est pas né de rien. Il repose sur la double volonté d’une meilleure intégration de l’étranger dans l’école luxembourgeoise et du maintien d’une maman à son emploi plutôt qu’aux tâches exclusives de l’éducation. Cela dit, le projet n’empêche en rien le choix parental: la crèche, bilingue ou non, ne devient pas obligatoire pour autant, même si, il faut l’admettre, la maman ou le papa élevant chez soi est, au plan financier, pénalisé par rapport à une situation bientôt obsolète. La nouvelle donne repose aussi sur le constat de l’atout d’intégration et d’apprentissage que procure la crèche. Des chiffres avancés par Claude Meisch sont édifiants: plus on vit dans un univers défavorisé, chez soi, moins on acquiert le langage, a fortiori une langue «étrangère». La politique préconisée ne plaît pas à tous, surtout dans le milieu chrétien qui soupçonne le gouvernement, laïc, de s’en prendre à la famille. Faux débat.
 En revanche, il apparaît que les promoteurs de la politique familiale, souhaitant accélérer le pas, ont omis les élémentaires prises de langue avec les milieux liés à l’éducation, à l’enseignement, à la vie sociale en général. Charrue avant les bœufs? On pouvait imaginer qu’ils soient allés au-delà d’un concept de base pour présenter, d’ores et déjà, une approche pédagogique pointue et qui, par exemple, assure une liaison bilingue entre la sortie de la crèche et le moment scolaire, plusieurs années plus tard, où le français entre dans les programmes. L’insécurité installe les acteurs dans le malaise. S’agissant du bilinguisme, une autre question, juridique peut-être plus que politique: les frontaliers, soucieux aussi du bilinguisme, auront-ils accès à la gratuité de la crèche?
 
Michel Petit
25.000

Le LCGB a fait ses calculs. Selon les aides «nouvelle mouture», une famille avec un enfant (265 euros par mois) gagnera 30,24 euros de plus par an. Une famille avec deux enfants (530 euros) perd 773,76 euros par an. Avec trois enfants (795 euros) elle fait une croix sur 2.860,56 euros par an, avec quatre enfants (1.060 euros), elle doit renoncer à 4.944,96 euros par mois.
Soit, pour cette dernière, près de 25.000 euros au bout de cinq ans.

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