Du thriller contre la guerre

«L’Insulte» de Ziad Doueiri, «The Shape of Water» de Guillermo del Toro et «Wonder Wheel» de Woddy Allen

Manfred Enery et Misch Bervard / Décompte sans fées ou conte de faits bruts,

«L’Insulte», «The Shape of Water»et «Wonder Wheel» racontent quelques traversde nos sociétés énervées.

L’insulte est un film viscéralement libanais. Dans sa production, il y a du belge et du français. Le réalisateur est franco-libanais. Son précédent film L’Attentat (2012), il l’a tourné à Tel-Aviv en Israël avec des acteurs palestiniens et israéliens, d’après un roman de l’Algérien Yasmina Khadra. L’Insulte, nommé pour l’Oscar du meilleur film étranger à Hollywood et primé à la Mostra 2017 pour l’interprétation de l’acteur palestinien Kamel El Basha, se déroule entièrement à Beyrouth. Où, du reste, soupçonné de pratiquer du sionisme sournois, il a failli être interdit… Tout semble s’être arrangé, potentiel Oscar oblige…

On est confiné dans la capitale libanaise avec juste deux ou trois échappées vers des ciels lumineux. Entre rues encombrées, maisons bardées de tuyauteries et cours sournoises, on s’active, on répare, on se balade et on assainit la ville. Yasser Abdallah Salameh, un chef de chantier réfugié palestinien, et Tony Hanna, un garagiste libanais chrétien maronite, en viennent aux mains. Ziad Doueiri s’est inspiré de ce qui lui est arrivé personnellement. Sur son balcon, à Beyrouth, il arrosait ses cactus lorsqu’un passant a été aspergé. Protestations véhémentes. Le ton monte et prend de terrifiantes proportions.

Dans L’Insulte, la situation est semblable. Yasser,
missionné par la ville pour mettre aux normes les tuyauteries urbaines, intervient sur le balcon de Tony qui ne veut pas d’un tel système d’écoulement. Il l’arrache, fou de rage. S’ensuivent invectives, échanges physiques violents. Une odieuse réplique de Tony – «Sharon aurait dû vous exterminer» – amplifie la zizanie. On bascule dans une affaire carrément nationale. Ce qui réveille les années de guerre civile qui, dans les années 1970-1980, ont enflammé le Liban coincé entre Syrie, Israël et Palestine en interminable indélicatesse.

Ziad Doueiri, dès ces prémisses propres à un banal fait divers, insuffle à son film un incroyable sens du rythme qui ne cesse de s’intensifier jusqu’à un épilogue – dont on ne va pas livrer les aboutissants – qui paraît presque trop consensuel. Surtout après ce qui constitue le cœur battant du film, à savoir la querelle que police et justice vont instruire, avec les médias à leurs basques et les politiques qui s’emparent de l’affaire pour calmer et apaiser les communautés palestinienne et chrétienne presque déjà en position de bataille rangée. Hormis le procès qui s’ensuit et qui ne lésine pas sur les coups de théâtre orchestrés par deux avocats atypiques. L’un est un espiègle vétéran du barreau et l’autre est sa fille très déterminée. Les deux affichent des idées politiques carrément opposées, le premier plutôt pro-chrétien et la seconde carrément propalestinienne. Ces séquences judiciaires ne sont pas démesurément spectaculaires comme les classiques films à procès hollywoodiens. On est à ras de parquet et de prétoire, à hauteur de femme et d’homme, avec la vérité comme seul objectif.

L’Insulte, à ce stade du récit, fonctionne comme un révélateur des sphères privées de nos irascibles quoique sympathiques héros, et un effroyable rétroviseur qui réactualise, à travers des images d’archives, les souffrances endurées par le peuple libanais depuis l’opération dite de «Septembre noir» en 1970 et jusqu’aux massacres perpétrés en 1976 à Damour (qui n’est autre que la ville natale de Tony). Aux bondissantes et théâtrales plaidoiries des avocats répondent les présences discrètes des épouses de Tony et de Yasser qui, entre sagesse et ironie, cherchent constamment à les calmer et à relativiser.

L’Insulte reste, en dépit de ses retenues idéologiques, un film simplement efficace qui avantage la raison sans évincer pour autant les folies qui la sous-tendent.

Avec The Shape of Water, nous changeons de continent, de guerre (la froide, dans les années 60 aux Etats-Unis) et de genre cinématographique. Guillermo del Toro, spécialiste du maquillage d’effets spéciaux, avait fait son entrée à Hollywood en 1997 avec Mimic et réalisé ensuite un très bon sequel de Blade avec Wesley Snipes en chasseur de vampires. La guerre civile d’Espagne servait de point de départ pour The Devil’s Backbone (2001) et surtout pour Pan’s Labyrinth (2006). Dans le très décevant Pacific Rim (2013), il met en scène des monstres marins qui viennent attaquer l’humanité. Ensuite, il se consacre quelques années à la télévision (The Strain, qui essayait de surfer sur la vague et le succès de The Walking Dead, sans y arriver) et à un épisode du jeu video Silent Hill.

C’est donc avec grand intérêt que nous attendions le retour sur grand écran du réalisateur d’origine mexicaine.

D’autant plus que celui-ci vient d’être fraîchement golden-globisé pour ce film (tout comme la musique d’Alexandre Desplat, sur laquelle nous nous permettrons cependant d’émettre quelques réserves), et qu’il avait remporté le Lion d’or à Venise cet automne. Et ce serait étonnant que The Shape of Water ne remporte pas aussi, dans quelques semaines, l’un ou l’autre des 13 Oscars pour lesquels il est nominé. L’actrice principale Sally Hawkins, vue et appréciée récemment dans Maudie, est une candidate évidente…

Mais comme souvent, lorsque les attentes vis-à-vis d’un film sont importantes, le risque d’être déçu à l’arrivée augmente proportionnellement.

The Shape of Water débute par une très jolie séquence subaquatique, dans le décor mystérieux d’un appartement où le mobilier semble flotter dans l’espace et le temps. Il s’agit manifestement du prologue à un conte – ou non – dont la douce voix off de Richard Jenkins nous présente d’emblée plusieurs interprétations ou lectures possibles. Il est question d’une princesse sans voix, d’amour et de perte, et d’un monstre qui essaierait de tout détruire.

Nous nous réveillons ensuite avec la protagoniste dans un appartement vintage années 60, situé au-dessus d’un cinéma spécialisé dans les péplums à connotation religieuse.

Le décor kitsch fait un peu penser à Amélie Poulain, et la musique de Desplat n’est pas là pour nous suggérer le contraire. Elisa Esposito, l’héroïne, est muette suite à un accident d’enfance, et travaille comme technicienne de surface dans un laboratoire océanique militaro-scientifique. Guerre froide et course à la lune obligent, l’endroit grouille d’expériences secrètes et d’espions russes, lorsque l’atout majeur («asset», en anglais) y est introduit dans un caisson étanche: une créature aquatique, de stature vaguement humanoïde, qui a été pêchée dans les eaux de l’Amazone où elle était crainte et vénérée comme un dieu par les autochtones.

Guillermo del Toro ne cache pas s’être inspiré de Creature from the Black Lagoon (1954) de Jack Arnold, et d’avoir voulu en extrapoler la relation qui liait la créature à l’héroïne du film. Une autre source d’inspiration, ouvertement citée, est La belle et la bête, version Cocteau plutôt que Disney.

La grande originalité du film de del Toro est par contre d’oser – et de réussir – non seulement à construire une véritable et crédible relation amoureuse entre la protagoniste et le monstre en silicone, mais encore de faire culminer celle-ci par une scène de sexe dans la salle de bain submergée d’Elisa.

Dans le cinéma mainstream américain plutôt prude de notre époque, ceci est indubitablement une bonne surprise, et on pardonnera à cette fable qui prêche l’égalité entre tous les êtres vivants de ne pas apporter beaucoup d’autres innovations par rapport aux références citées, ou aux classiques du genre comme Frankenstein.

Finalement, la déception cinéma de la semaine nous vient donc du dernier Woody Allen. Avec son très théâtral Wonder Wheel, le New-Yorkais nous emmène cette année du côté de Coney Island dans les fifties, ou il tente vainement de nous convaincre qu’on a tous quelque chose de Tennessee Williams. Dans le très volumineux catalogue de la filmographie d’Allen, ce film rejoindra ceux que, dans deux ans, on ne se souviendra même plus d’avoir vus.

«L’Insulte» fonctionne comme un révélateur des sphères privées de nos irascibles quoique sympathiques héros, et comme un effroyable rétroviseur qui réactualise la guerre au Liban.