Théâtre: Macha Makeïeff, une grande enfant avec un penchant pour les déclassés

Quoi de commun entre les péquenauds des « Deschiens », la tragédie des Russes blancs et le monde loufoque de Lewis Carroll ?

Des personnages cassés, déclassés, « perdus dans le monde moderne », que Macha Makeïeff, directrice du théâtre de la Criée à Marseille, s’attache à sublimer.

Comme les personnages qu’elle affectionne dans ses créations, Macha Makeïeff dévoile d’emblée sa fragilité, son spleen slave, trahie par sa voix très douce, presque éteinte. Une sensibilité à fleur de peau qui ne l’empêche pas de nourrir des dizaines de projets à la fois.

Son plus jeune fils, Félix, 22 ans, explique qu' »il n’y a jamais eu de séparation entre la vie et le travail » chez eux. « Il ne faut pas oublier qu’elle est Russe, elle a une lecture poétique de la vie, mais en ayant les pieds sur terre, avec une grande détermination », estime son ami et concurrent, Dominique Bluzet, directeur des Théâtres (Aix et Marseille).

Née à Marseille en 1953 d’une mère italienne et d’un père russe, Macha, sixième d’une fratrie de neuf enfants, se décrit comme une enfant « très mutique, très introvertie ». Son regard bleu translucide se détourne lorsqu’elle évoque une petite enfance « difficile » à Lyon, où son père a voulu déménager contre l’avis de sa mère, qui adorait Marseille. Elle vit là-bas « un deuil familial très violent » et se console avec les récits de ses grands-parents, des Russes blancs devenus apatrides qui lui ouvrent « des espaces de fiction magnifiques ». « Je me suis réfugiée dans leur camp, la culture des vaincus, des gens qui n’ont rien et qui recréent tout ». Leur odyssée et celle de ces monarchistes en exil, elle la racontera des années plus tard dans un de ses spectacles phare, « La fuite » de Mikhaïl Boulgakov.

Avec son jeune frère devenu psychotique à la suite de ce traumatisme familial dont elle ne dira rien, la petite Macha entretient un rituel: ramasser des objets dans les rues de Lyon, puis, le soir venu, se raconter des histoires en vidant son sac sur la table. « La fiction m’a permis de ne pas sombrer dans la psychose », glisse-t-elle. Depuis, la sexagénaire au carré blond juvénile l’avoue: « Je suis restée bloquée dans l’enfance ».

En 2019, Macha Makeïeff présentera au Festival d’Avignon « Lewis versus Alice », autour d’un autre grand enfant, Lewis Carroll. « Il y aura beaucoup d’anglais, d’excentricité, de +nonsense+ », promet-elle. Adulte, elle perpétue sa quête d’objets, qu’elle partage aujourd’hui avec son fils Félix qui collectionne les morceaux de tissus et met « des vieux objets dans des boîtes ». Là encore Macha développe un penchant pour les choses « déclassées », « un peu ratées », et un faible pour les animaux empaillés. « Je pars en mission les chercher, je m’en sens responsable », assure cette artiste multicartes, auteure mais aussi plasticienne, « après, soit j’en fais des spectacles soit des installations ». C’est dans l’une de ces installations de reliques de l’ordinaire dans la grande halle de La Villette, en 1993, que va naître son plus grand succès, « les Deschiens ».

Avec Jérôme Deschamps, son compagnon de toujours, qu’elle a rencontré à 19 ans et avec qui elle a 4 enfants, Macha passe cet été-là au théâtre de Nîmes, avec sa troupe « Les Deschiens ». « Tous les deux, on s’enquiquinait entre deux représentations, alors on a eu l’idée d’acheter une caméra à la Fnac pour tourner des petits plans séquence », raconte-t-elle. Le couple fait jouer aux acteurs de sa troupe, notamment Yolande Moreau et François Morel, « des saynettes du genre +le type qui fait le chien+ », puis installe ces courtes vidéos dans l’exposition parisienne. Le destin – auquel elle croit beaucoup, son « côté slave » – veut qu’Antoine De Caunes et Philippe Gildas tombent dessus et proposent de les diffuser sur Canal+. Le succès est fulgurant, « mais ne change rien », assure Macha.

La télévision n’est qu’une parenthèse, le couple Deschamps-Makeïeff revient rapidement au spectacle vivant. En 2011, le destin ramène Macha, seule cette fois, dans la cité phocéenne. « Avant Marseille, tout le monde la voyait comme la moitié de Jérôme », décrit Dominique Bluzet, « Marseille l’a révélée ».