Thaïlande: la soeur du roi et le chef de la junte candidats au poste de Premier ministre

An official of Raksa Chart party holds the registration document bearing the photograph of Thai Princess Ubolratana prior to submitting to election commission officials in Bangkok on February 8, 2019.

La princesse Ubolratana, soeur aînée du roi de Thaïlande, sera candidate au poste de Premier ministre lors des élections de mars, un séisme politique qui n’a pas empêché le chef de la junte militaire au pouvoir de se présenter lui aussi.

La candidature surprise annoncée vendredi de la princesse, en concurrence frontale avec le chef de la junte, rebat les cartes d’une scène politique verrouillée par les militaires.

Ubolratana, 67 ans, va concourir au poste de chef du gouvernement civil qui sera formé à l’issue des législatives du 24 mars, sous l’étiquette d’un parti pro-Shinawatra, ancien Premier ministre vivant en exil pour échapper à des poursuites dans le royaume.

Or Thaksin Shinawatra, le réformateur, a toujours été vu par la vieille garde du palais et les militaires comme une menace pour la royauté. D’où les coups d’Etat militaires de 2006 et 2014 contre ses gouvernements. Mais depuis la prise de pouvoir par les généraux proches de la vieille garde du palais, le roi Bhumibol Adulyadej est mort et son fils Maha Vajiralongkorn lui a succédé. La candidature de la soeur du roi, qui ne peut avoir été décidée sans l’aval du palais selon des analystes interrogés, est donc un signe de rupture sans précédent d’avec la vieille garde de l’époque Bhumibol.

Le signal a été donné par Preechapol Pongpanich, dirigeant du Thai Raksa Chart, parti pro-Shinawatra au nom duquel la princesse concourt. Il l’a jugée « le choix le plus approprié » pour ce poste, devant une presse venue en nombre assister à l’enregistrement du nom du candidat du parti au poste de Premier ministre.

La rumeur d’une candidature de la princesse avait enflé ces derniers jours. Ubolratana n’a pas fait d’apparition publique vendredi. Dans son dernier post sur Instagram, jeudi, elle apparaît cependant tout sourire, des fleurs rouges (couleur des Shinawatra) à la main, depuis leur fief de Chiang Mai, dans le nord du pays.

Aucun membre de la famille royale n’avait jamais brigué le poste de chef du gouvernement depuis l’établissement de la monarchie constitutionnelle en 1932. Dans la foulée, le chef de la junte, Prayut Chan-o-Cha, a indiqué dans un communiqué « accepter l’invitation » du parti Phalang Pracharat (pro-militaire) de devenir Premier ministre en cas de victoire aux législatives.

Prayut Chan-o-Cha et la princesse Ubolratana seront donc en concurrence pour ces élections, les premières depuis 2011, qui s’annoncent soudain mouvementées. Jusqu’à présent, d’après les observateurs, le dirigeant de la junte était pressenti pour rester chef du gouvernement. L’armée, qui a pris le pouvoir par un coup d’Etat en mai 2014, a en effet pris le temps de baliser le terrain en faisant notamment adopter en 2016 une Constitution controversée, avec un Sénat entièrement nommé par les militaires.

C’était sans compter sur la surprise créée par la princesse Ubolratana, qui fait entrer officiellement la famille royale sur la place publique, alors que jusqu’ici les décisions politiques clés relevaient certes toujours au final du ressort du palais, mais en coulisses. « C’est sans précédent. Si elle devient Premier ministre (…) les gens peuvent-ils la traiter comme une roturière? Nous connaissons la réponse. Qui oserait critiquer un Premier ministre royal ? », s’interroge Puangthong Pawakapan, professeure en sciences politiques à l’université Chulalongkorn de Bangkok, interrogée par l’AFP.

La famille royale de Thaïlande est en effet protégée par une loi de lèse-majesté draconienne. Légalement, les soeurs du roi ne sont pas couvertes par cette loi, mais dans les faits, personne n’ose les critiquer de peur de se retrouver pendant des années en prison.

Née à Lausanne, en Suisse, Ubolratana a de plus renoncé au début des années 1970 à son titre royal pour épouser un Américain, dont elle a divorcé en 1998. Trois ans plus tard, elle était de retour en Thaïlande. Sportive accomplie, actrice et chanteuse à ses heures, elle avait jusqu’ici montré peu de goût pour la politique, préférant défendre le cinéma thaïlandais dans les festivals du monde entier.

Le roi Maha Vajiralongkorn, qui doit être couronné début mai, a remodelé depuis le décès de son père en 2016 les institutions monarchiques, prenant de court les observateurs qui le percevaient comme un monarque peu investi. Il s’est notamment attribué la nomination de l’ensemble des membres du comité supervisant le Crown Property Bureau (CPB), bras financier de la monarchie. Au tournant des années 2000, la Thaïlande a connu plus d’une décennie d’instabilité politique pendant laquelle le pays a été le théâtre de fortes tensions entre « Chemises rouges » (réformateurs, partisans des Shinawatra) et « Chemises jaunes » (conservateurs ultra-royalistes au premier rang desquels les généraux), ce qui a conduit à deux coups d’Etat militaires.

En Thaïlande, Ubolratana, princesse rebelle candidate au poste de Premier ministre

 

Ayant dû renoncer à son titre royal au début des années 1970 pour épouser un Américain, Ubolratana, soeur aînée du roi de Thaïlande et candidate surprise au poste de Premier ministre, confirme son image de princesse rebelle.

Sportive accomplie, chanteuse pop à ses heures, elle avait jusqu’ici montré peu de goût pour la politique, préférant défendre le cinéma thaïlandais dans les festivals du monde entier. Elle a d’ailleurs joué dans deux films, dont « Where the Miracle Happens », sorti en 2008 et présenté au festival de Cannes.

Dans son dernier post sur Instagram, jeudi, alors qu’enflait la rumeur de sa candidature, la princesse de 67 ans, friande des réseaux sociaux, a posté une photo d’elle, tout sourire, des fleurs rouges à la main. Dans un pays adepte des signaux politiques cryptiques, elle donnait déjà un indice, posant en robe traditionnelle du nord de la Thaïlande, depuis Chiang Mai, fief des Shinawatra, dont la couleur politique est le rouge.

La princesse n’a jamais caché sa proximité avec l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, bête noire des élites conservatrices ultra-monarchistes et de l’armée. Elle a ainsi assisté à la demi-finale de la Coupe du monde 2018 entre l’Angleterre et la Croatie aux côtés de Thaksin Shinawatra et de sa soeur Yingluck, deux ex-Premiers ministres renversés par les militaires qui vivent aujourd’hui en exil pour échapper à des poursuites qu’ils dénoncent comme politiques. Et lorsqu’en 2017 Thaksin Shinawatra, rompant un long silence, cite Montesquieu dans un message sur les réseaux sociaux (« Il n’y a pas de tyrannie plus cruelle que celle qui se perpétue sous le bouclier de la loi et au nom de la justice »), la princesse commente sur Instagram: « Je suis d’accord !!! Su Su », ce qui signifie « Au combat! » en thaï.

Née à Lausanne, en Suisse, Ubolratana Rajakanya est l’aînée des enfants du roi Bhumibol Adulyadej, décédé en 2016, et de la reine Sirikit. Son frère cadet Maha Vajiralongkorn a succédé à son père. Elle a toujours eu une image de princesse rebelle, depuis son départ vers les Etats-Unis pour étudier. E

lle y rencontre un Américain, Peter Ladd Jensen, et abandonne en 1972 son titre royal pour l’épouser. De leur union naissent deux filles et un fils. Mais le couple divorce en 1998.

Et trois ans plus tard, la princesse est de retour en Thaïlande, où elle reprend une partie de ses obligations royales.

Un drame frappe alors Ubolratana: son fils autiste, Poom, meurt à l’âge de 21 ans dans le tsunami dévastateur de 2004. Après sa mort, elle créé une fondation en son nom pour aider les enfants autistes.

Active sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram où elle compte près de 100.000 abonnés, elle fait volontiers part de ses vues sur des sujets de société, alors que les membres de la famille royale restent plutôt sur leur réserve, participant à des évènements officiels mais sans faire jamais le moindre commentaire sur la société. Sur le récent pic de pollution sans précédent qui a étouffé Bangkok par exemple, la princesse a ainsi confié sur Instagram, avec une photo d’elle portant un masque anti-pollution noir: « Ce problème doit être résolu le plus rapidement possible. Les enfants ne peuvent plus aller à l’école ».