Testé pour vous: Rencontrer Leonov, héros de la conquête spatiale

Photo: Editpress / François Aussems

Le premier piéton de l’espace, Alexei Leonov, était en visite au Luxembourg il y a quelques semaines. Le Russe, aujourd’hui âgé de 81 ans, raconte sa vie avec humour, un stylo à la main et la poitrine bardée de médailles.
Deux dates sont gravées en lettres d’or dans sa biographie : le 18 mars 1965, le jour où il est sorti de son vaisseau spatial dans l’immensité du cosmos, geste qu’aucun homme n’avait effectué avant lui. Et le 17 juillet 1975, au moment où les équipages d’une fusée américaine et d’une fusée russe, en orbite autour de la Terre, ouvrent l’écoutille qui les sépare pour un rapprochement tant politique que technologique. Deux exploits qui font de Leonov un double héros de la conquête spatiale.
«Un marin qui navigue sur la mer, doit être capable de nager dans cette mer. Dans l’espace, c’est pareil » argumente Léonov, 50 ans après sa sortie extravéhiculaire. « Un cosmonaute qui veut naviguer dans l’espace, doit être capable de sortir dans l’espace, pour effectuer des réparations, par exemple.» Beaucoup plus facile à dire qu’à faire. Et Leonov en convient volontiers : le plus dur dans son métier, c’est la préparation.

Petit aigle, enfile ta combinaison et fais ce que je te dis

Aussi, ce qui l’a marqué, plus encore que le jour J, c’est ce jour de 1962 quand il a été choisi parmi une vingtaine de camarades pour effectuer cette mission historique. « Nous étions tous en peignoir blanc, rien ne nous discernait. Le commandant de bord s’est tourné vers moi et m’a dit: Petit aigle, enfile ta combinaison et fais ce que je te dis.» Leonov s’exécute et réalise, au sol, la manœuvre qu’il effectuera trois ans plus tard à 500 km de la Terre. Il s’assied sur le fauteuil de droite du vaisseau Voskhod 2, ouvre le sas et entre dans une espèce de tube flexible ouvert vers l’extérieur.
Le Russe explique tout cela, stylo à la main. L’homme est aussi un peintre amateur et trace en quelques croquis le déroulement précis des gestes qu’il a dû répéter des milliers de fois.


« Ce qui m’effrayait le plus, c’est qu’après j’ai dû faire un rapport devant une commission. C’était la première fois que je devais faire ça! J’ai commencé à proposer des modifications. On m’a répondu : travaille d’abord deux ans et après on t’écoutera », lâche-t-il dans un rire.
Le cosmonaute garde aussi un souvenir très précis de celui qui a partagé cette mission avec lui. Beliaïev, un dur à cuire, héros de la guerre du Japon, de 10 ans son aîné. « Il était tombé en panne d’essence à 300 kilomètres des côtes. Avec sa main gauche, il devait diriger son appareil et avec sa main droite, il a pompé sans arrêt. Tous ses collègues le croyaient déjà mort quand il est arrivé à la base et s’est posé, moteur éteint, à travers les nuages. Il avait tellement mal au bras droit qui n’a rien pu tenir pendant un mois. C’est avec un homme comme ça que j’ai partagé cette mission… » s’amuse-t-il aujourd’hui.

La manœuvre « barbecue »

Dix ans plus tard, il serrera la main d’un astronaute américain, aux commandes de la partie russe de la mission Soyouz-Apollo. «C’était le cœur de la guerre froide et il en aurait fallu très peu pour qu’une nouvelle guerre éclate. Les hommes politiques s’arrangaient pour nourrir cette tension, » analyse-t-il. C’est dans ce contexte qu’est décidé dans les plus hautes sphères le lancement d’un programme d’utilisation commune de l’espace. De ce moment lourd de sens, Leonov se souvient surtout… du difficile apprentissage du « Russton », le russe de Houston, comme le surnommaient les cosmonautes de Baïkonour. Le cosmonaute truffe sa maison d’enregistreurs et d’audio-cassettes pour apprendre l’américain. Vient le moment de passer l’examen de langue : devant les sept membres de la commission, tous universitaires, Léonov et ses trois collègues bluffent. « Nous avons tout traduit en termes techniques, des termes qu’ils ne connaissaient pas!» C’est ainsi que fut inventée la manœuvre « barbecue » pour désigner une manœuvre qui consiste à se tourner vers le soleil.

Leonov est enu au Luxembourg accompagné de sa fille
Leonov est enu au Luxembourg accompagné de sa fille

Le cosmonaute se souvient aussi des flashs, à son arrivée aux États-Unis, pour saluer ces héros de la conquête spatiale. «Je n’ai jamais vu dans le ciel étoilé autant de lumières que de flashs ce jour-là.»
Un jour qui a fait entrer le héros à jamais dans le panthéon de la conquête de l’espace. D’où il observe ses successeurs, s’amusant à compter le nombre de sorties dans l’espace et leurs durées – il note au passage que les Américains sortent moins souvent et moins longtemps de leurs vaisseaux que les Russes. Il suit aussi l’évolution de la station internationale et les efforts tournés vers la conquête de Mars. A laquelle il ne croit pas trop, d’ailleurs.
Toujours alerte, souvent accompagné de sa fille, il parcourt sans relâche le monde en vantant les mérites de l’industrie spatiale russe. Son cœur est un peu resté là-haut, même si « il fait meilleur vivre sur Terre… à condition d’avoir connu l’espace avant !»
Laurence Harf

Merci au Centre culturel et scientifique de Russie d’avoir permis cette rencontre.