Syndicalismeet révolution numérique / DISSONANCES

Jean-Louis Schlesser / La révolution des taxis du ministre Bausch n’est pas un franc succès étant donné que tout ce tintamarre a abouti à une augmentation des tarifs au lieu de les ramener à des niveaux décents. On n’est donc pas surpris si le ministre regarde d’un œil favorable la venue d’un nouvel acteur qui promet du taxi pas cher, toutes proportions gardées évidemment, nous sommes au Luxembourg.

Là où on a le droit d’être étonné, c’est quand le secrétaire central de l’OGBL qui s’occupe de ce secteur, joint sa voix à celle de ceux qui pratiquent l’arnaque au kilomètre depuis des années et n’entendent nullement revenir à la raison. Ce secrétaire central, faisant un procès d’intention aux initiateurs de Taxiapp qui promeut des tarifs plus raisonnables, est partisan d’un renversement de la charge de la preuve en se disant convaincu que les chauffeurs de cette plateforme travaillent au black à moins qu’on lui prouve le contraire. Belle logique. Vive le taxi hors de prix! L’épisode serait anodin s’il n’était un symptôme de l’obsolescence d’un type d’action syndicale dépassé par la tournure des évènements et l’incapacité de réfléchir et d’agir à l’égard de phénomènes qui risquent de mettre le syndicalisme traditionnel hors-jeu, de lui enlever sa raison d’être. A moins de se contenter de ne s’occuper que de ceux qui sont des privilégiés, des nantis comparés aux vrais déshérités, à d’authentiques prolétaires de l’économie numérique, aux damnés du clic, aux millions de rédacteurs, traducteurs, classificateurs, «annotateurs», fournisseurs de «like» bidon payés par Monsieur Trump et les Brexiters. En s’en prenant à des startupers, le syndicaliste se trompe de cible et agit dans un esprit clientéliste.

La plupart des modèles commerciaux de l’économie numérique sont socialement disruptifs du fait du type de discipline qu’ils imposent à ceux qui travaillent dans ces conditions. En raison de la relation particulière du travailleur à «l’employeur», ils produisent un type d’homme très différent du client traditionnel des syndicats. Sans les millions de prolétaires du clic dans les bidonvilles d’Afrique et d’Asie, dans les salles d’ordinateurs des universités du monde sous-développé, notre monde numérique surdéveloppé s’écroule, les modèles d’intelligence artificielle ne sont plus alimentés, les algorithmes tombent en panne sèche, les sites ferment. Pourtant, personne ne s’occupe de ces personnes, les plateformes les exploitent et peuvent fixer des rémunérations dérisoires.

Ces plateformes, qui se nomment pudiquement «crowdsourcing», sont légion et n’agissent nullement dans l’ombre. Celle d’Amazon s’appelle «Mechanical Turk» et existe depuis 2005. UHRS, Clickworker et d’autres sont plus récentes.

Si la plupart des forçats numériques résident dans les pays du Sud (ce qui explique pourquoi vous n’avez peut-être jamais entendu parler d’eux), la précarisation et la parcellisation planétaires de l’emploi, travesties en économie «collaborative», feront qu’à court terme les résidents des pays du Nord seront, eux aussi, touchés. Le numérique oblige les acteurs économiques à revoir leurs modèles commerciaux. Il oblige aussi le syndicalisme à revoir son modèle politico-sociétal.