Symétrie /Un monde immonde

Il y a quelques mois encore, deux chevaliers se faisaient face en Europe, pour une joute qui devait départager l’artillerie illibérale des fantassins du progrès. Viktor Orban, le Hongrois, d’un côté, Emmanuel Macron, le Français, de l’autre. L’arène communautaire se voyait ainsi bipolarisée. Dans un camp les autoritaires, les nationalistes, les anti-immigration, les europhobes, les destructeurs de libertés. Dans l’autre, les chantres de l’Europe, du monde, de la tolérance.

Mais en y regardant de près, ce manichéisme ne fonctionne guère. Et ce n’est pas du côté d’Orban que ça cloche. Car lui dit ce qu’il fait et ce qu’il pense. Alors que Macron fait ce qu’il dit, mais ne dit pas ce qu’il fait. Il reproche par exemple à Orban sa fermeté face aux migrants, mais oublie que la France a fermé, elle aussi, sa frontière avec l’Italie.

Autrement dit, alors que les ennemis du progrès se crispent et enfoncent le clou, le champion du progrès, au lieu de se démarquer, se rapproche d’eux. L’immigration n’est pas seule en cause. Au niveau du droit du travail, le détricotage ultra-libéral se fait des deux côtés. Et en matière d’élimination des corps intermédiaires, des syndicats surtout, quasi écartés du débat public, tous deux font du zèle. De même en ce qui concerne la restriction des libertés. Au vu de l’usage disproportionné de la répression face aux «gilets jaunes», ce n’est pas brillant côté français.

Las, les deux chevaliers autoproclamés de la joute européenne, pavoisent moins ces derniers temps, eux qui pensaient se livrer bataille sans que les peuples s’en mêlent. Or voilà que tous deux, par une de ces symétries dont le hasard possède le secret, se voient confrontés à une grogne populaire sans précédent. Alors que depuis deux mois, la personne de Macron est ciblée par les «gilets jaunes», cela fait un mois que des manifestants affrontent directement Orban en Hongrie. Et des deux côtés, les sondages indiquent que les mouvements sont largement soutenus par la population.

Le déclencheur de la colère est pratiquement le même. En France, c’est la hausse de la taxe carbone, et donc du prix des carburants qui a mis le feu aux poudres. En Hongrie c’est une loi dite «esclavagiste», assouplissant – comme la loi Travail voulue par Macron – le temps de travail, permettant aux employeurs d’exiger quatre cents heures supplémentaires aux travailleurs. Le «travailler plus pour gagner plus» de Sarkozy, quoi.

Et si c’est par la porte sociale que les deux peuples se sont invités sur la scène politique, rapidement, dans les deux cas, les revendications ont quitté la seule ornière sociale pour se transformer en remise en cause des systèmes de gouvernement qui, parallèlement, ont pris le parti de redistribuer les richesses vers le haut. Or, différence de taille, alors que le chantre des libertés qu’est Macron s’efforce d’empêcher les «gilets jaunes» de descendre dans la rue, sous prétexte qu’ils n’ont pas demandé l’autorisation, en Hongrie, Orban n’a pas (encore) osé matraquer «ses» manifestants.

Jean Portante