Surprise

JACQUES HILLION / Rarement la campagne électorale pour la présidentielle française aura été aussi déroutante. A trois jours du premier tour du scrutin qui désignera les deux finalistes, quatre candidats se retrouvent au coude-à-coude dans les sondages: Macron, Fillon, Mélenchon et Le Pen. Et encore, conviendrait-il de leur adjoindre, afin de pimenter le suspense, celui que d’aucuns appellent d’ores et déjà le plus grand parti de France: les abstentionnistes. Ainsi que, cerise sur un gâteau qui risque d’être bien amer, les indécis. Il faut dire, à leur décharge, qu’il y a de quoi être déboussolé face aux contradictions dans lesquelles les candidats sont empêtrés.

Le renoncement de François Hollande a changé la donne. Au point que personne dans cette course à l’Elysée ne défend son quinquennat.

Dès lors, les primaires de la droite et de la gauche auraient pu encadrer la campagne, mais elles n’ont pas joué leur rôle. A droite, Fillon a su en sortir la tête haute. Mais les affaires et ses propos plutôt mal venus sur l’éthique en politique ont mis à mal sa campagne. L’absence de plan B lui a sauvé la mise. Il reste donc en course. A gauche, la Belle Alliance populaire a vite éclaté. Les caciques socialistes n’ont pas supporté la victoire de Hamon et ont refusé de se montrer solidaires du candidat désigné. Les dégageurs de Sarkozy et de Valls risquent donc bien d’être à leur tour dégagés. Mais, surtout, et pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, les deux partis de gouvernement pourraient être absents au second tour. C’est la raison pour laquelle les instances de ces partis préparent activement le troisième tour, c’est-à-dire les législatives de juin.

Et si Fillon a la chance de pouvoir s’appuyer sur la traditionnelle bourgeoisie conservatrice, pour Benoît Hamon, les carottes, selon les sondages, sont très probablement déjà cuites.

Les candidats qui se définissent comme «anti-système» ont donc eu beau jeu pour se placer. Marine Le Pen avance en terrain conquis ou presque. Pour la première fois, personne ne remet en question la présence du Front national au second tour. C’est d’ores et déjà une victoire pour le parti d’extrême droite, lequel s’inscrit bel et bien dans le paysage politique français. Sa défaite promise au second tour par les sondeurs n’exclut pas une forte présence sur les bancs de l’Assemblée.

Reste donc le vote utile. Macron en a longtemps été le seul bénéficiaire. L’homme qui ne se définit ni de droite ni de gauche occupe pourtant le centre de l’échiquier, attirant des électeurs des deux bords. Sa position centrale, loin des extrêmes, ainsi qu’un discours qui n’est pas sans rappeler ceux, en leurs temps, des Blair et Schroeder lui valent les faveurs des pronostics. Et par rapport à ses deux concurrents «anti-système», il tient le discours le plus européen.

Seulement, le vote utile pour faire barrage au FN n’apparaît plus si limpide. Mélenchon a su trouver une place dans cette campagne et donner une voix à un peuple de gauche que l’on avait trop vite enterré. Son discours efficace l’a mis, lui aussi, dans la position du dépositaire du vote utile.

A l’heure où un tiers des Français sont encore indécis, où les sondages sont toujours aussi serrés, où les stratégies se défont aussi vite qu’elles émergent, l’incertitude demeure. Quoi qu’il en soit, le résultat de dimanche sera une surprise.
Il appartiendra alors aux Français, après cette campagne atypique si ce n’est hystérique, d’aller de l’avant pour se construire un avenir… que beaucoup, hors Hexagone, espèrent européen.