Supériorité numérique / Lancement de la bibliothèque numérique francophone

Jérôme Quiqueret / Dix bibliothèques de neuf pays partagent leurs documents numérisés sur un site commun.

La francophonie a décidé d’unir ses forces pour défendre et mettre en valeur son patrimoine écrit sur internet, et poursuivre ainsi un combat déjà ancien, face aux aspirations hégémoniques d’autres langues et cultures.

«Pour faire face au rouleau compresseur de la mondialisation et de l’uniformisation, des « prêts à penser et à s’exprimer », des fronts de « refus » sinon de « résistance » se sont érigés ici et là pour défendre la richesse accumulée par l’humanité tout au long de son histoire», écrit le socio-économiste marocain Fouad Mohammed Ammor dans sa présentation de la bibliothèque numérique francophone lancée en avril dernier.

La mise en place de la bibliothèque numérique forme une nouvelle ligne de front où un archivage durable «visibilise» le patrimoine des pays du réseau de la francophonie.

Dix des vingt-six plus grandes institutions documentaires appartenant au Réseau francophone numérique y partagent leurs contenus numérisés, en veillant à mettre à disposition une certaine diversité entre les différents supports présentés (cartes, presse, images, livres).

On retrouve même des manuscrits, comme le très beau texte illustré de sa propre main de l’abbé métis Boilat, dans ces documents venus de Belgique, de France, du Canada, du Québec, de Haïti, de Madagascar, du Maroc, du Sénégal, de Suisse et du Luxembourg pour formuler une invitation «à une libre déambulation dans un monde dont la langue commune, loin d’être unique, loin d’être figée, ne fait pas oublier la polyphonie», comme le soulignent ses initiateurs.

La Bibliothèque nationale de Luxembourg a puisé dans les quelque 713.000 pages du patrimoine écrit luxembourgeois qu’elle a numérisées depuis 2002, pour partager les journaux et ouvrages rédigés en français qui y figurent.

Les 274 millions de visiteurs y trouveront par exemple matière à réflexion sur la progression de la francophonie au Luxembourg, en feuilletant «Les Français au Luxembourg», écrit en 1899 par Alfred Lefort.

Il y disait: «C’est en français, enfin, que sont rédigées la plupart des épitaphes funéraires dans les cimetières, les inscriptions sur les devantures des magasins, les factures, les invitations, les réclames, etc. Mais, si vous entrez dans un magasin, vous n’entendrez parler qu’allemand et, quelquefois même, on ne vous comprendra pas, vous, qui ferez une demande en français.»

Les nouveaux documents numérisés par la BNL seront versés également à cette bibliothèque. Ainsi, à l’automne 2017, à l’occasion de la fin de la 5e campagne de numérisation, les visiteurs pourront notamment y découvrir le journal l’Indépendance luxembourgeoise (1871-1934).

Pour faciliter la visite de la masse croissante de documents, des corpus géographiques et des sélections thématiques (les échanges, les droits de l’homme, l’histoire partagée et la langue française) sont proposés aux lecteurs.

Ce sont des entrées idéales pour revisiter les productions d’intellectuels, artistes et autres aventuriers désormais oubliés. Au risque de les exposer à ces jugements à distance que redoutait tant, en 1907, René Schmikhrat, un collaborateur de la trop brève revue luxembourgeoise Floréal: «Vivre une douzaine de lustres/Parmi des simples et des rustres/Enfin descendre, peu illustre/Offrir aux larves gras festins/Pour qu’un savant des temps futurs/Prouve à votre progéniture/Qu’enfin, de par votre structure/Vous n’étiez rien moins qu’un crétin.»

Site: rfnum-bibliotheque.org