« Je suis une enfant Star Treck »

Thierry Nelissen / Vous êtes ici pour rencontrer des institutions, pour parler avec des étudiants. Quel rapport y a-t-il entre la Nasa, dont vous faites partie des cadres, et le Luxembourg?

Nancy Searby: Je suis venue partager ce que la Nasa fait dans les sciences de la terre. Ce que le public peut faire de nos données satellites, au profit de la société. J’ai aussi partagé avec des groupes de femmes mon expérience de femme dans les secteurs de la science et de la technologie. Car il faut encourager les filles à envisager ce genre de carrière.

La Nasa partage quelles données, quelles informations?

Tout ce qui consiste à regarder de l’espace vers la Terre. J’ai choisi de parler des inondations parce que nous en avons de plus en plus, aux Etats-Unis comme en Europe. Comment, en utilisant les informations satellites, arriver à comprendre où se situent les inondations et ensuite aider à faire des modèles de projection sur les occurrences de ces inondations, pour qu’on puisse au moins s’y préparer. Nous aidons les gens à faire face à beaucoup de questions de société, concernant l’agriculture, la qualité de l’air, la santé. Nous repérons, par exemple, les zones favorables au développement des moustiques. Il y a vraiment beaucoup de moyens pour utiliser les informations des satellites au profit de l’humanité et aider les responsables à prendre de meilleures décisions.

L’histoire des femmes au sein de la Nasa n’est pas exemplaire.

Je pense que nous avons aujourd’hui au moins la possibilité d’encourager de plus en plus de femmes à s’y engager, et qu’on reconnaisse leur valeur égale en science et technologie, et ingénierie. Ayant la possibilité de partager ce que j’ai accompli pendant ma carrière et mes études, tout en ayant des enfants, un mari et une vie privée… je suis la preuve que les femmes y ont leur place.

Il y a tout de même eu clairement des discriminations. Les choses ont changé?

Je le crois. On a des femmes astronautes aujourd’hui.

Il a tout de même fallu attendre 1983, bien après les Soviétiques.

Oui, et c’est pour cela qu’on continue aujourd’hui. Il y a beaucoup de femmes à des postes de direction, des directeurs de centre qui sont des femmes, des femmes à tous les niveaux en fait. On y arrive… mais on n’est pas encore à la parité. Ceci dit, c’est une femme qui détient le record américain de cumul de présence dans l’espace (Peggy Whitson, 665 jours). C’est une femme formidable.

Vous êtes basée à Washington ?

Oui, dans le département des sciences de la terre. Je dirige le programme qui aide les gens à utiliser les données tirées de nos observations satellites, à travers des formations en ligne, des formations pratiques, des stages, des projets, en collaboration avec notre agence pour le développement international. On travaille avec les pays en voie de développement pour les aider à prendre des décisions.

La Nasa n’a plus aujourd’hui de programmes spectaculaires, comme Saturne vers la Lune ou la navette spatiale. Elle a connu une baisse de régime?

La navette spatiale a fait partie de ma carrière. J’ai construit des matériaux pour ce programme. Mais nous avons toujours la station spatiale, qui est là depuis des années. Il y a des décennies qu’il y a des astronautes dans l’espace. Ils s’y succèdent… grâce aux vaisseaux des Russes, avec qui nous avons un bon partenariat.

Aujourd’hui, c’est le secteur privé qui fait le plus parler de lui.

La Nasa a choisi de demander au privé de l’aider à faire fonctionner la station orbitale. Ce secteur a une approche nouvelle pour y amener des marchandises. La Nasa le paie pour cela et peut se concentrer sur d’autres choses. Donc, la collaboration avec le privé est une opportunité. Dans le domaine des sciences de la terre, c’est le privé qui construit la plupart de nos satellites et collabore avec nous pour développer les applications. Tirer des bénéfices sociaux de l’exploitation des données recueillies par les satellites, c’est encore possible grâce au privé. En matière de lancements, SpaceX est un partenaire. Et bientôt, le privé enverra des gens dans l’espace. C’est une perspective passionnante, et c’est dans l’ordre des choses. Souvenez-vous: c’est d’abord l’Etat qui a investi dans l’aviation, avant que le secteur privé prenne la main quand ça devenait économiquement rentable. Il y a un plan budgétaire pour privatiser les orbites basses et permettre à la Nasa de se concentrer sur le retour vers la Lune où nous pourrons nous préparer à vivre à l’écart de notre planète, dans la perspective d’aller vers Mars et au-delà. Oui, je suis une enfant Star Trek. Pour synthétiser, le rôle de l’Etat est d’assurer le risque de l’innovation. Passé ce cap, si le secteur privé peut prendre la relève, l’Etat peut consacrer ses ressources à de nouvelles recherches. C’est une bonne dynamique pour le progrès.

Que penser de l’initiative luxembourgeoise de légiférer en matière d’exploitation des ressources de l’espace?

Ce n’est pas mon cœur de compétence, mais c’est forcément important puisque les Etats-Unis comme le Luxembourg ont choisi d’œuvrer en la matière. La récolte de matériaux extraterrestres, venant d’astéroïdes par exemple, par le secteur privé, ouvre des possibilités pour le futur. On n’y est pas encore, il n’y a pas encore de techniques appliquées à ce concept, mais c’est assez avant-gardiste. Cela donne un objectif, cela vous tire vers le futur, cela stimule la créativité. La station spatiale est un laboratoire qui peut aider à trouver les techniques utiles pour ce type de projet. Et pour passer de la théorie à la réalité, il faut effectivement inscrire le concept à l’agenda. Il faudra du temps et de la réflexion pour y arriver.

Qu’avez-vous retiré des expériences que vous avez préparées pour la navette spatiale?

Vous savez quoi? Que les gens avec qui on travaille sont la chose la plus importante. On a travaillé sur un appareil qui n’a en fait jamais été envoyé dans l’espace, qui n’a pas été achevé, en raison d’un tas de circonstances. Mais j’ai travaillé étroitement avec des gens de valeur, avec qui je suis toujours liée aujourd’hui. Et la seule élaboration de ce mécanisme a déjà été riche d’enseignements. Plus tard, j’ai aidé à mettre au point un appareil photo qui a été utilisé dans la station spatiale internationale, et dont on pouvait se servir pour faire des photos de catastrophes naturelles depuis l’espace. Cela a servi à de futures applications dans l’analyse de ces phénomènes, et j’en suis heureuse.

Aujourd’hui, l’ensemble de nos satellites, notamment ceux dédiés à la météo, nous permettent une bonne vision de la Terre. Nous avons un programme baptisé «globe», destiné aux simples citoyens comme aux scientifiques, qui permet de valider, depuis la Terre, les observations faites de l’espace. Le but de la Nasa, aux USA, c’est de comprendre la Terre et donc de développer des systèmes allant dans ce sens. On peut se préparer au futur grâce aux observations passées. Celles du satellite Landsat, par exemple, qui tourne depuis 40 ans.

Quelle est la chose essentielle que l’exploration spatiale a fournie à l’humanité?

Je pense que la «bille bleue», cette photographie de la Terre prise à 45.000 km par les astronautes d’Apollo 17, est une des plus importantes contributions. Si vous parlez à un astronaute, aujourd’hui encore, il vous dira à quel point il se sent humble en considérant la fragilité de la Terre, ses étendues sans frontières visibles, et à quel point il est important d’en prendre soin. Cette image m’a inspirée et m’a poussée à changer de perspective. Quand on est sur Terre, coincé dans le trafic, on n’y pense pas… Savoir qu’on peut aider les gens en regardant la Terre depuis l’espace, ça a été mon moteur. Essayer que tout le monde profite de la croissance, et qu’il y ait un bonheur pour tous les humains, c’est important.

Notre avenir est dans l’espace?

Ce qu’il y a de bien à propos du cinéma, c’est qu’il nous aide à nous projeter dans l’avenir. Le fond de Star Trek, c’est des gens qui s’entendent entre eux et explorent ensemble. Je pense qu’on quittera la planète, je crois qu’on trouvera une vie ailleurs. De mon vivant… ou plus tard. On aura besoin de ressources pour le faire. L’exploitation de l’espace y contribuera sans doute.