Spotify, roi du streaming, a fait ses premiers pas en Bourse

Le suédois Spotify, numéro un mondial de la musique en streaming, a fait ses premiers pas en Bourse mardi à New York, au moment où –hasard du calendrier– les valeurs technologiques connaissent une passe difficile sur les marchés.

A la clôture de Wall Street, l’action a terminé à 149,01 dollars, en recul de 10,18% par rapport au prix d’introduction fixé à 165,90 dollars.

La chute est élevée mais le prix d’introduction valorisait la société à 29,5 milliards de dollars. Avec le cours de clôture, celle-ci est de 26,5 milliards de dollars.

C’est également bien davantage que le « prix de référence » de 132 dollars l’action fixé par le New York Stock Exchange la veille, un prix indicatif mais supposé donner une idée du futur prix de cotation de cette société dont les titres s’échangent désormais sous le symbole « SPOT ». « C’est incontestablement un succès pour le moment », a commenté Tom Cahill de Ventura Wealth Management. Aucune fourchette de prix d’introduction n’avait été établie en amont de cette entrée en Bourse contrairement au processus classique, en raison de la procédure atypique utilisée par Spotify, la cotation directe.

Cette procédure est simplifiée et moins coûteuse car sans intermédiaires. Elle est aussi plus imprévisible, le prix des titres n’étant pas fixé d’avance. Elle permet en outre à la société qui revendique 71 millions d’abonnés payants et 159 millions d’utilisateurs actifs fin 2017 de ne pas lever de nouveaux capitaux. « Visiblement il y a bien plus d’acheteurs que de vendeurs de titres Spotify », a noté M. Cahill, le prix étant déterminé par une comparaison entre l’offre et la demande de titres. Malgré le boom de l’écoute musicale en ligne, le groupe qui a révolutionné ce marché n’a jamais engrangé le moindre bénéfice. Mais il jouit d’une confortable avance sur ses concurrents, Apple Music, numéro deux avec moitié moins d’abonnés, ou encore Google Music, Tidal, Deezer ou Amazon.

Pour son patron Daniel Ek, l’entrée en Bourse n’est qu’une étape: « Bien sûr, je suis fier de ce que nous avons construit en dix ans. Mais, pour moi, ce qui est encore plus important, c’est que demain (mardi) ne devienne pas le jour le plus important pour Spotify », a-t-il écrit lundi dans un message aux salariés publié sur le site du groupe.

L’opération a été réalisée sans paillettes: M. Ek n’est pas venu se faire interviewer mardi à Wall Street ni sonner la cloche qui ouvre la séance boursière, dérogeant ainsi à la tradition qui veut que les impétrants soient présents le jour de leur première cotation. Il a ainsi évité de voir le drapeau… suisse que les responsables de la Bourse ont hissé par erreur en façade du célèbre bâtiment en lieu et place de la bannière suédoise.

Cette cotation intervient alors que les valeurs technologiques mordent la poussière ces derniers temps, en particulier depuis le scandale Facebook/Cambridge Analytica autour de l’utilisation de données personnelles d’abonnés.

Le Nasdaq, à forte coloration technologique, se reprenait toutefois un peu mardi après avoir perdu 2,74% la veille et porté son repli à près de 10% depuis son dernier record le 12 mars. En entrant à Wall Street, Spotify rejoint d’autres « licornes » –sociétés technologiques non cotées valorisées au-delà du milliard de dollars– ayant sauté le pas ces derniers mois, comme Snap, maison mère de Snapchat, ou la plateforme de stockage en ligne Dropbox.

Autre point commun: ces entreprises n’ont jamais engrangé le moindre bénéfice malgré des centaines voire des milliards de dollars de chiffre d’affaires. Spotify prévoit un revenu en hausse de 20 à 30%, entre 4,9 et 5,3 milliards d’euros en 2018.

La société suédoise prévoit de ramener sa perte opérationnelle entre 230 et 330 millions d’euros, contre 378 millions en 2017. Mais sa priorité à court terme, c’est le nombre d’abonnés qu’il espère porter cette année au moins à 92 millions.

Le streaming, qui continue de redessiner le paysage de l’industrie musicale, continue en effet de croître et sert de locomotive aux ventes de musique, le succès de Spotify y étant pour beaucoup. Mais cette ascension ne s’est pas faite sans contestation, beaucoup d’artistes lui reprochant notamment de reverser trop peu aux artistes. En vue de cette entrée en Bourse, Spotify a conclu récemment un accord de participations croisées avec le chinois Tencent, ce qui préoccupe certains analystes qui s’inquiètent des liens entre Tencent et l’Etat chinois.

 

Daniel Ek, le patron secret de la « licorne » Spotify

Il a porté la musique au pinacle du capitalisme financier : Daniel Ek est devenu richissime en faisant entrer Spotify à la Bourse de New York, « rêve américain » d’un enfant secret de la Suède ouvrière.

Visage mafflu, cheveu rare, baskets et veste sur t-shirt imprimé, le milliardaire cultive sa mise de trentenaire urbain qui l’apparente moins à un locataire de Wall Street qu’à un « geek » nourri à la social-démocratie et aux boulettes de viande.

Avare de déclarations publiques, discret, aussi indéchiffrable que les comptes de Spotify et ses montages financiers qui mènent de Suède à Chypre en passant par le Luxembourg, Daniel Ek – son nom signifie « chêne » – colle au récit miraculeux de son entreprise.

« Il est timide, vient d’un milieu ouvrier, de Rågsved (une banlieue de Stockholm), s’est très jeune intéressé aux ordinateurs et à la musique.

Le porte-drapeau idéal », analyse pour l’AFP Pelle Snickars, coauteur d’un essai sur Spotify à paraître intitulé « La licorne suédoise », du nom de ces startups non cotées valorisées au-delà du milliard de dollars. La légende séduit rapidement investisseurs, consommateurs et salariés. « Il est assez suédois dans ses valeurs : on ne le voit pas en couverture des magazines aux côtés de célébrités, il n’est pas très porté sur la hiérarchie et n’hésite pas à mettre en valeur ses collaborateurs », note Pelle Snickars.

Sur son compte Twitter, le Suédois, désigné l’an dernier « personnalité de l’industrie musicale la plus puissante » par le magazine américain Billboard et novice dans le top 100 des personnalités les plus influentes de la planète établi par The Times, distille une pensée zen, entre Sénèque et Lao Tseu. « Ni les succès, ni les échecs ne sont pour moi les plus grands enseignements, mais la prise de conscience que, quel que soit le passé, il y a toujours de nouvelles choses à apprendre », écrit-il. Ou encore : « Passion, persévérance et détermination donnent souffle à nos rêves jusqu’à ce qu’ils deviennent réalité ». Pour les uns, il est ce visionnaire génial qui a révolutionné la distribution et l’écoute de la musique.

Pour les autres, un marchand qui exploite les créateurs sans les rétribuer équitablement. Mais il est une qualité sur laquelle le Suédois né en 1983 rassemble tous les suffrages : son sens aigu des affaires qui a fait de l’introduction en Bourse de Spotify mardi à New York l’événement de l’année sur la place américaine alors même que cette plate-forme n’a jamais été bénéficiaire depuis sa création en 2006.

Avec 9,2% du capital – et 37,3% des droits de vote selon les sources du secteur -, Daniel Ek est potentiellement assis sur un pactole de 2,4 milliards de dollars. Dans leur essai, Pelle Snickars et Rasmus Fleischer s’emploient à démonter une partie du mythe associé à leurs yeux à la création de Spotify et à ses concepteurs. Ils font notamment pièce à l’idée selon laquelle Spotify a été fondé pour lutter contre le piratage et obliger les consommateurs à payer pour la musique. En réalité, écrivent-ils, « l’idée de départ était de vendre de la publicité », quel que soit le contenu associé. Dans le récit « romancé » de son ascension, Ek « incarne une passion plus grande que l’argent ».

Avec le cofondateur de Spotify, Martin Lorentzon, ils pourraient « aussi bien vendre des crèmes pour la peau », affirme Pelle Snickars. « Aucun d’entre eux n’avait d’expérience dans le milieu professionnel de la musique. Ce qu’ils avaient en commun, c’est qu’ils venaient tous les deux de l’industrie de la publicité numérique ». Ce qui n’enlève rien par ailleurs au succès de leur entreprise et à leurs qualités d’hommes d’affaires. A une réserve près : « On peut se demander si cette aversion pour la lumière est compatible avec la fonction d’un patron d’entreprise cotée aux Etats-Unis », Daniel Ek n’ayant pas même fait sonner la cloche au moment de l’entrée retentissante de Spotify à Wall Street, relève Pelle Snickars. Sur Twitter, Daniel Ek a salué dans un nouvel aphorisme les obligations de communication qui sont désormais les siennes vis-à-vis de ses actionnaires et du gendarme boursier : « La transparence favorise la confiance ».

Daniel Ek a épousé en 2016 sur les rives du lac de Côme en Italie sa compagne et mère de leurs deux enfants, Sofia Levander, en présence notamment de Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook.