Sous les décharges, le crassier

Le crassier de Mondercange s'étire pour fêter ses cent ans (Photo: Hervé Montaigu)
   Le crassier de Mondercange s'étire pour fêter ses cent ans (Photo: Hervé Montaigu)

Le crassier de Mondercange s’étire pour fêter ses cent ans (Photo: Hervé Montaigu)

Le talus de Mondercange bouge et fête cette année cent ans d’histoire… mouvementée.

Mondercange, 13 mars, 21.30h: près d’un million de mètres cubes de terres se déplacent dans la décharge de déchets inertes…

Sans faire de blessés, le glissement de terrain emportera des arbres. La route Esch-Mondercange (CR 106) sera endommagée sur 200 mètres. A une centaine de mètres de là, l’autoroute Esch-Luxembourg sera fermée pour la nuit – on craindra le renversement d’un pylône électrique. La route CR 106 sera aussi fermée et le restera indéfiniment, de même que le centre d’éducation différenciée en face de l’éboulement. La décharge fera quelques étirements avant de retrouver une nouvelle stabilité.

[cleeng_content id= »895373742″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l\’acheter à l\’unité ou via un abonnement » price= »0.49″ t= »article »]Mardi 17 mars, Carole Dieschbourg, ministre de l’Environnement, et Lydia Mutsch, ministre de la Santé, évoqueront sur place avec la presse leurs craintes de voir apparaître dans les eaux du sous-sol ou dans l’air ambiant, des éléments naturellement radioactifs issus de scories incorporées à la décharge dans les années 1980 et 1990. Les ministres annoncent la mise en place, par prudence, de mesures de surveillance.

Entretemps, la population locale n’aurait, selon les autorités, nulle raison de s’inquiéter, tant pour sa santé que pour sa sécurité. Sur le site, il n’y a pas de risque secondaire, affirme Mike Wagner du département de l’Environnement. Et les géologues nous disent que la pression dans la décharge a été totalement libérée, et que, par conséquent, il n’y a pas de risque de nouveau glissement.

Etude d’impact

Ce qui inquiète davantage les autorités, c’est la fermeture imprévue de cette décharge pour déchets inertes. Comme le pays connaît une relance de projets de construction, précise Mike Wagner, l’évacuation des terres d’excavation est devenue problématique. La fermeture de la décharge de Mondercange, qui suit celle de Bettembourg, exacerbe une situation déjà difficile. Nous espérons que le site dit du Gadderscheier à Sanem sera opérationnel dès mai ou juin et que celui de Strassen le sera pour l’automne. Parallèlement, nous devons trouver d’autres sites, mais cela est difficile. En matière de décharges, la solidarité des communes et des populations locales n’est pas chose évidente.

Toujours est-il que l’on ne sait pas précisément ce qui s’est passé à Mondercange. Glissement de terrain? Effondrement du sous-sol? Par quel mécanisme?

Selon Robert Schmit, directeur de l’administration de l’Environnement, il s’agirait d’un glissement d’une partie du bas du talus qui aurait entraîné des masses de terres vers le bas. Mais c’est une hypothèse car je ne sais pas, je n’ai aucune certitude. Pour savoir ce qu’il s’est passé, il faut attendre les conclusions de l’étude qui est en cours. Cette dernière incombe à l’entreprise Cloos, gestionnaire d’un site dont le propriétaire n’est autre qu’ArcelorMittal – car sous la décharge se trouve un crassier qui fête cette année son centenaire. C’est effectivement en 1914 que l’Arbed a choisi ce lieu marécageux dit du Platenweyer pour y déposer le laitier issu du décrassage de ses hauts fourneaux.

C’est ce que confirme une étude d’impact du crassier de Mondercange/Schifflange sur l’environnement, commanditée par ProfilArbed en 1993 et coordonnée par son responsable à l’environnement de l’époque, le chimiste Pierre Lutgen*. Cette étude Lutgen s’accompagne de documents intéressants à maints égards.

Elle montre, par exemple, que l’Arbed avait intégré l’extension du crassier dans sa conception même. Un document récapitulatif daté de 1937 et rédigé par les responsables de l’entreprise, nous apprend qu’en avril 1914, l’entreprise sidérurgique avait introduit auprès de la commune d’Esch-sur-Alzette, pour l’établissement d’un crassier au lieu-dit « Platenweyer » et son extension, à gauche du chemin repris d’Esch à Mondercange au lieu-dit Herrenfeld une demande d’autorisation pour construire deux ponts, l’un au-dessus de la route vers Luxembourg, l’autre au-dessus de la route vers Mondercange.

Cette demande sera à l’origine d’un différend rocambolesque entre l’Arbed et la commune d’Esch-sur-Alzette qui, avec le temps, craindra l’enferment par la création d’un crassier entre ceux de Mondercange et Belval. Vu la durée du litige – 20 ans – l’entreprise sidérurgique se verra acculée à revoir son approche sur le terrain et à adopter ce qu’elle appellera elle-même une exploitation irrationnelle du crassier. Au lieu de l’étaler comme prévu, le but à atteindre était [devenu] la réalisation de la plus grande hauteur du crassier dans le plus court délai… De 1931 à 1936, la hauteur du crassier passera de 10 à 20 mètres. En 1936, la situation était telle que nous avions atteint la plus grande hauteur pratiquement réalisable dans l’intérêt de la sécurité et d’une exploitation économique du crassier.

L’étude Lutgen rappelle que, par ailleurs, le crassier, déjà géré irrationnellement, accueillera au fil des ans, non pas une décharge, mais plusieurs.

Dans les normes

Des scories Thomas y seront déposées pour ensuite être retirées et exploitées comme engrais. Dès 1940 et jusqu’au début des années 1970, la commune d’Esch y incorporera un dépôt d’ordures ménagères. En 1982, les déblais provenant de la construction de l’autoroute y seront déchargés. A partir de 1983, la Continental Alloys sera invitée à y abandonner ses scories. En 1993, la société Cloos entamera l’exploitation du dépôt de laitier sur la partie nord-ouest. Et depuis une quinzaine d’années, le crassier assume le rôle de décharge pour déchets inertes.

L’étude Lutgen montre aussi qu’en 1996, la partie supérieure du crassier était recouverte partiellement d’un étang de boues d’aciérie, étang qui aurait été recouvert ensuite par des déchets inertes.

La description hydrologique de l’étude fait état d’un système de réservoirs à recharge et à vidange rapide par le fait d’une porosité élevée que ne laissait pas prévoir, a priori, la nature du terrain tout en mettant en évidence de fortes crues liées à l’imperméabilité des sols saturés en hiver et de longues périodes d’étiage où le réseau hydrographique est à sec.

Selon l’étude, une galerie de drainage passe sous la partie sud du crassier. D’après Pierre Lutgen, cette galerie était à l’époque, par endroits, pratiquement bouchée. Les conclusions de l’étude, qui a duré trois ans, sont claires: L’impact du crassier sur les sols des alentours est négligeable, la charge des sédiments est de loin inférieure aux normes, la composition de l’air est typique d’une région industrielle, mais inférieure à celle d’autres régions industrielles, la végétation autour du crassier n’indique aucune contamination métallique et la végétalisation de la friche est non seulement possible, mais pourrait réduire de 85% la percolation (…) des eaux de pluie. Bref, le crassier n’a pas engendré une contamination excessive de l’environnement. A la lecture du dossier, le crassier apparaît malgré tout comme doté d’une structure improvisée et hétéroclite soumise à de multiples tensions tant naturelles qu’humaines.

Si, aujourd’hui, Pierre Lutgen ne s’inquiète nullement d’une éventuelle pollution radioactive (Nous sommes passés avec un compteur Geiger, les mesures étaient partout insignifiantes), sa connaissance du site le pousse à proposer quelques pistes de réflexion. D’abord, je me demande si l’éventuel bouchage du système de drainage sous le crassier n’aurait pas amené les eaux de surface vers le sous-sol, provoquant ainsi la déstabilisation d’une partie du crassier. Ensuite, lorsque nous avions effectué cette étude, le crassier était fermé à tout dépôt. Je me demande si ce n’était pas une erreur de la part de l’administration de l’Environnement de l’avoir réouvert.

David Broman

*L’étude s’intitule: Technologie de détection et d’évaluation de l’impact des décharges industrielles sidérurgiques sur l’environnement, (1996), Commission des communautés européennes, ProfilArbed. Sous la coordination de Pierre Lutgen, et la participation de Geosum, Geocom et Gembloux. Pierre Lutgen est fondateur et secrétaire de l’association Iwerliewen – Techniques durables et solidaires. www.iwerliewen.org[/cleeng_content]