Sous le soleil naturellement /«Mektoub, My Love: Canto Uno» d’Abdellatif Kechiche

Misch Bervard / Amin (Shaïn Boumedine) est un jeune scénariste en devenir, qui descend un été de 1994 de Paris à Sète, où il a passé son enfance et où ses parents continuent de tenir un restaurant tunisien. Dès la première scène, il y croise Ophélie (Ophélie Bau), une bonne amie d’antan, et son cousin Tony (Salim Kechiouche), avec lequel cette dernière vit depuis plusieurs années une affaire de cul et d’amitié, alors qu’elle est censée se marier prochainement avec un fiancé absent pour cause de service militaire au Moyen-Orient. Autour de ce trio, et de cette liaison secrète, le spectateur va découvrir un à un tout un nombre de personnages.

La plupart de ceux-ci sont des vieilles connaissances d’Amin, ou font partie de sa famille. Mais il y a aussi Charlotte (Alexia Chardard) et Céline (Lou Luttiau), deux touristes qui sont venues passer leurs vacances.

Comme Kechiche a choisi de nous mettre dans le secret d’Ophélie et de Tony dès le début de son récit, on est en droit de se demander ce qui va encore pouvoir se passer scénaristiquement pour faire durer le «suspense» pendant les trois heures que dure le film. Et la réponse devient vite évidente: pas grand-chose. Au contraire, plus on va suivre Amin dans sa plongée au cœur de la communauté de sa jeunesse, plus on se rendra compte que le secret n’en est pas vraiment un.

Tout le monde semble être au courant, et de toute façon cette liaison ne sera pas plus importante que toutes les autres petites histoires de drague, de séduction, d’amitié, de jalousie et de déception qui vont se faire et se défaire au cours du récit.

Comme toujours chez Kechiche, mais sans doute encore plus ici que dans ces précédents films, ce n’est pas une histoire spectaculaire qui en constitue l’intérêt. L’art du réalisateur de L’esquive (2004), de La Graine et le Mulet (2007) et de La Vie d’Adèle (2013) se reconnaît dans sa façon de filmer des acteurs, pour la majorité inconnus, qui jouent des personnages plutôt ordinaires, tout en réussissant à créer à l’écran un effet de naturel absolument inhabituel.

Cela fait qu’on s’intéresse à eux comme on le ferait avec des personnes qu’on croise dans la vraie vie, que l’on observe, tel le groupe assis à la table d’à côté dans un restaurant. Il ne faut cependant pas en conclure que Kechiche fait ici du «cinéma réalité» (dans le sens péjoratif parfois associé au terme) qui représenterait le monde dans ce qu’il peut avoir de banal, voire d’ennuyeux.

Si, comme nous l’avons dit, les acteurs et actrices sont en grande partie des inconnus, ils n’en sont pas moins beaux et/ou exceptionnellement séduisants, et en cela très éloignés d’une réaliste quotidienneté.

Depuis la sortie de La Vie d’Adèle, le réalisateur a fait l’objet de polémiques par rapport à ses méthodes de travail, et a été accusé de manipulation et de harcèlement moral par ses acteurs et techniciens. Sans vouloir entrer ici dans ce débat – pourtant intéressant –, il est évident que ce genre de film ne peut réussir que grâce aux exigences extrêmes d’un cinéaste vis-à-vis de ses acteurs et autres collaborateurs.

Il y a notamment, dans Mektoub, My Love, une très longue séquence dans une boîte de nuit.

Comme pour le reste du film, il ne s’y passe pas grand-chose d’extraordinaire au niveau de l’action ni du récit. Mais il s’agit là d’un exemple de scène qui, dans 95% des films, serait ratée pour cause de surjeu d’acteurs par rapport à une musique non existante au tournage, ou à cause d’un mixage simplement fonctionnel. Et Abdellatif Kechiche réussit l’exploit d’y filmer encore du «naturel», sans doute grâce à un dispositif de plusieurs caméras qui tournent de très longues et nombreuses prises, mais surtout grâce à son intransigeance habituelle.