Société / Cyberchaos

Quand les navettes spatiales étaient en fin de course, la NASA, pour leur maintenance, cherchait dans les brocantes des composants des premiers ordinateurs personnels, que plus personne ne fabriquait. Si modernes mais si obsolètes, ces vaisseaux de l’espace feraient honte à la société de l’information d’aujourd’hui, où tout est nécessairement interconnecté, où le numérique aide tellement les hommes dans leur vie de tous les jours, qu’ils s’y sont gentiment asservis, sans grogner.
Qui, aujourd’hui, sait lire une carte ou une boussole, connaît les numéros de téléphone par cœur, conserve autrement que sur format électronique ses albums de famille, ses films, ses documents de travail? Si pratique, le numérique réduit insidieusement en otage de la technique… sans qu’il y ait nécessairement de parade, à moins de vouloir une société rétrograde, comme le pratiquent certaines religions.
L’un des premiers dangers de cette prééminence, c’est qu’on utilise les techniques numériques sans plus trop maîtriser leur finalité. Devant un smartphone, on est un peu tous comme quelqu’un qui se verserait un sachet de purée en poudre sans jamais avoir vu une pomme de terre.
Dans son livre «La planète des singes», Pierre Boulle attribue à la «paresse intellectuelle» le grand basculement de l’humanité qui conduit à la domination des primates. Devant les écrans, à force de se laisser guider, de twitter ou retwitter, sans trop savoir le comment ni le pourquoi, en s’attachant seulement aux apparences, on prête sans doute le flanc à cette paresse intellectuelle, ce «crétinisme», comme disent certains plus prosaïquement, si somptueusement célébré dans le film Idiocracy. Mais même s’il ne succombe pas à la dégénérescence intellectuelle, l’homme s’attache la corde au cou s’il se repose aveuglément sur les systèmes qui régissent sa vie. Le danger de demain, c’est le pirate qui fait se percuter deux rames de métro, ou qui rend aveugles des avions de ligne. De plus en plus, des cartels qui faisaient leur ordinaire du commerce de marchandises illicites s’intéressent au piratage informatique: plus facile, plus rentable, moins risqué.
Le virus WannaCry, qui a touché le monde cette semaine, avec la collaboration passive – et perverse – d’une agence d’espionnage américaine, n’était certes pas l’arme informatique fatale. Mais il constitue une sacrée mise en garde. La sécurité informatique n’a pas de prix, et confier toutes les connaissances humaines au seul numérique serait une capitulation.

Thierry Nelissen

PARTAGER
Article précédentPolitique / Ego-rythme
Article suivantVent nouveau