Séquences / prose du reel

Il n’y a pas très longtemps, à la grande joie des médias de masse, tout le monde s’en rappelle n’est-ce pas, des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées pour les funérailles d’un chanteur nigaud. Nigaud mais connu.

Les funérailles de Mawda Shawri, fillette kurde âgée de deux ans tuée par la balle d’un policier belge, ont rassemblé environ deux mille personnes, toutes habillées en blanc, toutes silencieuses. Baignés dans un soleil ravageur, des hommes kurdes se relaient pour, à l’aide de deux pelles, remplir de terre le trou où est déposé le petit cercueil, des Belges relaient les Kurdes, un Africain relaie un Belge. Les parents sont habillés en noir, jeunes, beaux, dignes et proches de l’effondrement. Beaucoup de visages sont travaillés par les larmes dans la foule. Des centaines de fleurs protègent la dalle de la tombe.

Mawda Shawri est une des vies ôtées depuis des années aux frontières ou sur le territoire de l’arrogante Europe, une des dizaines de milliers de victimes du cynisme froid et calculateur en matière de politique migratoire.

Le chef du parti populiste d’extrême droite qui partage le pouvoir avec les néo-libéraux en Belgique est formel, la conduite criminelle des parents de Mawda est responsable de sa mort. Il sera donc loisible aux forces de l’ordre de continuer à tuer des réfugiés et leurs enfants. C’est dans la logique des intérêts et des idéaux assénés.

L’émotion fut brève. Il paraîtrait que l’enquête suit son cours. L’assassinat d’Etat est avalisé. La coalition au pouvoir en Belgique, forte de l’ambiance qui règne sur ce terrain dans la plupart des autres pays d’Europe, dit vouloir maintenir le cap concernant le sort à réserver aux réfugiés. Et nourrit ainsi la division entre faibles et plus faibles qu’elle et nie toute possibilité d’humanité à ceux qui fuient l’absence d’humanité.

Et on passe à autre chose et on met des drapeaux aux fenêtres.

La Louvière. Au congrès du syndicat de gauche wallon, je lis un texte relatif à l’assassinat de Mawda et aux mensonges dans les discours officiels censés étouffer, ou du moins minimiser, ce drame qui était au départ destiné à n’être qu’un fait divers.

La lecture est retransmise en direct. Apparemment, plus de neuf mille personnes ont regardé et écouté.

Anvers. Jardin botanique, festival de poésie. Ciel gros et intriguant. Devant la porte d’entrée de la serre aux cactus, je lis le poème que j’ai écrit pour Mawda, à cinq reprises, devant des groupes constitués d’une douzaine de personnes. Paul Bogaert, un poète flamand qui ose admirablement bien déconstruire, suit avec la lecture en traduction néerlandaise.

Plus d’une des dames anversoises ne peut retenir ses sanglots. Un vieil homme me remercie, me serre la main. Le soleil aspire les couches de nuages.

Oui, beaucoup d’enfants âgés de deux ans meurent sans doute tous les jours quelque part dans le monde de mort violente. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas permis de pleurer quand l’innommable est proche.

Et je n’ai vu aucun match.

Tom Nisse