Le scrutin le plus démocratique

Tous les salariés, sans distinction de nationalité ou de résidence, peuvent participer aux élections sociales

Thierry Nelissen / C’est le plus gros scrutin jamais organisé au Luxembourg. Alors que les élections législatives de 2018 étaient accessibles à moins de 260.000 électeurs, uniquement de nationalité luxembourgeoise, les élections sociales de 2019 sont ouvertes à 526.476 électeurs, Luxembourgeois, résidents étrangers ou frontaliers, salariés ou retraités. Ils n’étaient que 430.000 en 2013. Ils ont à désigner les soixante membres qui siégeront les cinq prochaines années à la Chambre des salariés.

En parallèle, des scrutins dans les entreprises de plus de quinze personnes doivent désigner les délégations du personnel qui serviront d’interlocuteurs aux employeurs. Cela n’implique pas que les travailleurs des plus petites entreprises, qui constituent de plus en plus le terreau économique du pays, sont laissés pour compte: s’ils sont syndiqués, ils peuvent traiter en direct avec leur organisation.

Voter aux élections sociales? La belle affaire! Au point que les salariés peu familiers du système luxembourgeois n’en perçoivent pas nécessairement l’utilité. La Chambre des salariés (CSL), dont la composition dépend du scrutin, et qui est une conséquence du statut unique ouvriers-employés, est directement impliquée dans le processus législatif au Luxembourg. Elle émet un avis sur les projets de loi. Avis consultatif, certes, mais qui peut influencer le texte final, et au moins tirer la sonnette d’alarme si nécessaire. «Ce fut encore récemment le cas pour l’assurance-dépendance, par exemple, où nos remarques ont été prises en compte», note André Rœltgen, le président du principal syndicat, l’OGBL.

Le hic de ce scrutin particulier, c’est qu’à peine un tiers des inscrits renvoient leur bulletin de vote (35,6% en 2013; 36% en 2018). La participation est nettement supérieure dans les groupes des délégués (il y en a neuf) où les Luxembourgeois sont plus représentés. Or, ces élections sont typiquement un moment de grâce où le «déficit démocratique», palpable en politique, s’évanouit totalement. «Les frontaliers ne se rendent peut-être pas compte de la chance qu’ils ont de participer à ce processus. Ils peuvent peser sur la législation d’un pays qu’ils n’habitent pas, dont ils n’ont pas la nationalité. C’est une merveilleuse avancée démocratique», analyse Franz Clément, chercheur au Liser, l’institut de recherche socio-économique. «Le système électoral luxembourgeois, avec toutes ses possibilités de voix à répartir, apparaît peut-être aussi compliqué aux étrangers», hasarde André Rœltgen. Son syndicat compte actuellement 38 représentants à la CSL, qui est présidée par son prédécesseur Jean-Claude Reding. La seconde organisation, le LCGB (chrétien), seulement 15.

Si chaque organisation entend renforcer sa position, le rapport de forces est peu susceptible de se renverser… La variable la plus intéressante sera sans doute ce fameux taux de participation. Georges Merenz, qui dirige le petit syndicat du «Landesverband», surtout actif dans les chemins de fer, explique pourquoi cet enjeu n’a rien de purement statistique: «Prenez Luxtram, où nous menons des négociations tendues avec la direction: si la participation n’est pas bonne, les patrons pourront nous dire qu’on n’est pas représentatifs, et nous perdrons du poids. Chaque voix compte!»

L’attitude des jeunes sera aussi intéressante: sont-ils encore sensibles au fait syndical? Ou cherchent-ils d’autres voies?