Scanner le monde / Luxembourg City Film Festival

Manfred Enery / La 8e édition du LuxFilmFest (luxfilmfest.lu) a débuté jeudi dernier avec la projection du film d’animation The Breadwinner, premier long-métrage réalisé par l’Irlandaise Nora Twomey et coproduit par la société luxembourgeoise Mélusine Productions. Avec une animation 2D classique mais parfaite, et surtout des décors et éclairages magnifiquement réalisés, The Breadwinner raconte l’injustice et la violence contre les femmes, grâce à une histoire qui se passe à Kaboul sous le régime Taliban.

Entretemps, le festival cinématographique de Luxembourg se termine. Encore trois jours de projections et d’artistiques prestations collatérales – exposition John Howe au Cercle Cité, réalité virtuelle au Casino, etc. Tout s’arrête dimanche. Après quoi, on se penchera sur la précieuse filmo d’Atom Egoyan auquel la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg rend hommage. D’ici quelques heures, on connaîtra le palmarès du jury international que préside justement Atom Egoyan, assisté par la décoratrice française Anne Seibel, l’actrice portugaise Leonor Silveira, le producteur luxembourgeois Stéphan Roelants et le réalisateur canadien Bruce McDonald.

Aura-t-il la tâche facile? La sélection officielle ne présente pas moins d’une centaine de longs-métrages, toutes sections confondues, et quelques brassées de courts-métrages. Le jury, heureusement pour lui, ne visionne que dix films sélectionnés en compétition officielle – catégorie cinéma de fiction. Est-ce peu? Pas vraiment quand on considère leur hétérogénéité diégétique, leur pluriel mode de production, leur fictionnelle géolocalisation et leur participation avérée à d’autres festivals de cinéma à travers le monde. On pourrait en effet considérer que le LuxFilmFest est une sorte de festival des festivals.

Parmi les dix films sélectionnés, on note que le percutant film israélien Foxtrot est doté d’un Lion d’argent à Venise, que Free and Easy, qui nous vient de Hong Kong, a été distingué à Sundance, que Lean on Pete du Britannique Andrew Haigh a été primé sur la lagune de Venise et au Festival de Cinéma européen des Arcs, que le film indonésien Marlina the Murderer in Four Acts a plu aux jurys des festivals de Tokyo et de Sitges, que le magnifique Pororoca du Roumain Constantin Popescu a percuté le jury de San Sebastián pour primer l’acteur Bogdan Dumitrache et que l’australien Sweet Country a été logiquement récompensé, toujours à Venise 2017, par un prix spécial.

Il se trouve même que le film qui est sans doute le pire de ce LuxFilmFest est affublé du label Sundance. L’effet s’avère en général magique, car le festival de Sundance travaille ce qu’on appelle toujours avec des hoquets de cinéphilique émotion le cinéma indépendant.

Il s’agit du film danois Holiday dans lequel on cause anglais, un peu danois et, au détour de deux plans, quelques monosyllabes de turc, puisque la débutante réalisatrice danoise Isabella Eklöf nous perd à Bodrum, station estivale turque criblée de soleil, avec des petits mafieux de tous sexes qui s’aguichent et se méprisent sans modération. La réalisatrice, dont on ignore si elle clique avec frénésie sur «#metoo», a mis les bouchées doubles pour cadrer des créatures caricaturalement machistes ou vénales, et shooter en passant une tumescence pénienne. Aurait-elle mal digéré l’obsolète Dogma de Lars von Trier? Ou ignore-t-elle que la modernité, ce n’est pas n’importe quoi? Le cinéma dit radical, qui a long cours chez certains esthètes cinémaniaques, ne se réduit pas à des zooms génitoires et à leurs travellings éjaculatoires.

Dans la même sélection officielle, un film – sans accroche Sundance ni radicalité besogneuse annoncée – sort justement de cet ordinaire qui se veut audacieux. C’est Lean on Pete, une attachante production anglaise tournée par Andrew Haigh entre l’Oregon et le Wyoming avec, dans le rôle principal de Charley, un étonnant jeune acteur qui s’appelle Charlie Plummer et qui a décroché à Venise le prix Marcello-Mastroianni attribué au meilleur espoir masculin. Le cheval de coursé prisé par Charley, c’est Lean on Pete. Les deux, perdus et délaissés par la vie, traversent les grands espaces états-uniens à la recherche de compassion et d’identité.

On reviendra sur quelques autres films de la sélection officielle quand ils seront en salles. Qu’il s’agisse de Foxtrot (Samuel Maoz), Disappearance (Ali Asgari) ou Pororoca (Constantin Popescu) qui scannent sans complaisance ni œillères les maux du monde actuel – guerre, intolérance, précarité. Sans oublier Gutland, le film luxembourgeois en compétition, réalisé avec efficacité par Govinda Van Maele et interprété par le fougueux duo que forment Frederick Lau et Vicky Krieps.