Les sacrifiésde la redistribution/ un monde immonde

Une légende tenace veut que quand une grande entreprise dégage des profits, la société entière en tire des bénéfices. En retombées de salaires ou en créations d’emplois, par exemple. Se basant sur cette légende, les gouvernements offrent de colossaux cadeaux fiscaux aux grands patrons, faisant croire que quand les poches de ces derniers débordent, des sous roulent automatiquement dans les entreprises et dans les portemonnaies des salariés.

La réalité est tout autre, comme le prouve le nouveau rapport d’Oxfam et du Basic (Bureau d’analyse sociétale pour une information citoyenne) sur «le partage des richesses au sein des grandes entreprises françaises». C’est-à-dire les entreprises du CAC 40. C’est-à-dire des entreprises qui sont cotées en France. C’est-à-dire, par exemple, ArcelorMittal, qui s’apprête à se débarrasser, au Grand-Duché, du site de Dudelange.

En temps de capitalisme normal, et ceci jusqu’au début du XXIe siècle, les profits allaient pour un tiers à l’investissement dans l’entreprise, pour un autre tiers à la masse salariale, et les actionnaires n’en empochaient, excusez du peu, qu’un tiers.

En France, le président Sarkozy, qu’on ne peut pas soupçonner de vouloir déboulonner les riches, en avait fait une sorte de règle d’or. Or, qu’en est-il aujourd’hui?

Eh bien le rapport d’Oxfam et du Basic, non démenti, nous dit que les équilibres sont en miettes. Désormais, plus des deux tiers (67,4%) des bénéfices atterrissent dans les portefeuilles des actionnaires, qui souvent sont d’obscurs fonds tirant leurs ficelles dans le monde entier. Et devinez qui en fait les frais? Les salariés bien entendu. Qui ne perçoivent plus que… 5,3% de la manne qu’ils ont largement contribué à faire fructifier par leur travail.

Le calcul est vite fait. Ce que les actionnaires empochent en plus aurait dû revenir aux salariés. C’est du vol pur et simple qui passe comme une lettre à la poste, et est, par-dessus le marché, récompensé par les cadeaux fiscaux du gouvernement.

«Si les entreprises avaient choisi, dit le rapport, de maintenir en 2016 le même niveau de dividendes qu’en 2009 […], l’ensemble des travailleurs du CAC 40 dans le monde auraient pu voir leurs revenus augmenter en moyenne de 14.000 euros sur la période [entre 2009 et 2016].»

Quand donc les grands patrons prétextent des temps difficiles pour ne pas procéder à des augmentations de salaires, ils mentent.

Quant au niveau de réinvestissement dans l’entreprise, il est à peu près stable avec ses 27,3% qui représentent un peu moins que le tiers de jadis. Ce qui signifie que, pour maximiser leurs profits, les grands patrons modernisent leurs entreprises, mais que cela aussi se fait sur le dos des travailleurs qui voient l’argent qui devrait leur être dû aller à la fois dans les nouvelles machines et dans les mains des actionnaires.

Morale de l’histoire: la modération salariale imposée aux travailleurs, dans le cadre d’amères politiques d’austérité, a été exploitée éhontément par l’actionnariat des grands groupes pour, alors que les populations souffraient, faire main basse sur le pactole.

Jean Portante