Des Russes cherchent à décomplexer la parole sur la sexualité

A view of a pop-up market of erotic accessories in Moscow on February 10, 2019.

Entourées de sex-toys trônant sur des étagères, une demi-douzaine de femmes sont assises, studieuses face à un tableau blanc sur chevalet, dans un sous-sol du centre de Moscou.

Les « étudiantes » de l’école Sex.rf, de tous âges, écoutent les conseils de Viktoria Ekaterina Frank.

Cette psychologue et sexologue tente de leur apprendre à parler ouvertement de leurs envies et de leurs inquiétudes liées au sexe. « Je veux savoir enfin ce que c’est d’être une femme épanouie, ce qu’est le plaisir sexuel », confie à l’AFP une élève de 45 ans, divorcée. Conséquence des non-dits de l’Union soviétique et du retour en force des valeurs conservatrices prônées par le Kremlin, les plaisirs charnels restent entourés de nombreux tabous en Russie… dans les conversations, bien plus que dans les pratiques.

Pour favoriser une parole décomplexée, des « formations » de sexologues, psychologues et « sex coaches » se multiplient, s’ajoutant aux divers talk-shows télévisés et articles dans la presse féminine. « Nos cours ne visent pas à apprendre des techniques sexuelles (…) mais à aider les femmes à comprendre les barrières psychologiques ancrées dans leur tête », explique Viktoria Ekaterina Frank.

Malgré une « très grande » liberté sexuelle dans les actes en Russie, « des tabous subsistent », assure Dmitri Rogozine de l’Institut de sociologie auprès de l’Académie russe des sciences. C’est, selon lui, le cas de l’homosexualité, qui était considérée en Russie comme un crime jusqu’en 1993 et comme une maladie mentale jusqu’en 1999. Ces dernières années, les autorités, au nom des valeurs traditionnelles défendues aussi bien par l’Eglise orthodoxe que par les communistes, ont interdit les gay pride et pénalisé la « propagande » de l’homosexualité auprès des mineurs, favorisant le retour d’une parole ouvertement homophobe, voire de violences.

Selon ce sociologue, « le sexe dans la vie quotidienne d’un couple » est aussi peu évoqué: « Nous avons l’habitude de parler de pratiques sexuelles surprenantes ou scandaleuses. Mais le maintien de relations sexuelles harmonieuses dans le couple après 20 ans de mariage ne fait jamais l’objet de discussion ».

La société russe reste marquée par le discours officiel très prude de l’époque soviétique, sous l’influence notamment des « Douze commandements sexuels du prolétariat » publiés en 1924 par le psychiatre Aron Zalkind et prônant « l’ascétisme révolutionnaire ». Les autorités soviétiques faisaient la promotion de l’idée que « l’acte sexuel ne doit servir qu’à la reproduction », rappelle à l’AFP la sociologue Elena Kotchkina.

« Du coup, on ne parlait de la sexualité ni en famille, ni à l’école ». Une scène du début de la Perestroïka est devenue le symbole de cette pudibonderie affichée, très loin de la réalité des chambres à coucher.

Lors d’un talk-show diffusé en 1986 en URSS et aux Etats-Unis, une Américaine demande à une Soviétique si les publicités font référence au sexe dans son pays. « Chez nous, il n’y a pas de sexe et nous sommes entièrement contre cela », répond Lioudmila Ivanovna dans le public. Une autre lance dans la foulée : « Il y a du sexe chez nous, mais nous n’avons pas de publicités ! » « Pendant l’Union soviétique, c’était un tabou dans le discours public. Mais tout le monde pratiquait le sexe, peut-être même trop », sourit le professeur Rogozine.

A cette époque, l’avortement faisait fréquemment office de méthode de contraception, faute d’accès à la pilule et au préservatif, au point que le nombre d’IVG était l’un des plus élevés au monde au début des années 1990. Avec la disparition de l’URSS en 1991, une avalanche de films érotiques sur cassettes et au cinéma, des magazines publiant toutes sortes de photos « sexy » ou encore des publicités dans la presse populaire pour de la lingerie « comestible » ont fait irruption dans la vie quotidienne des Russes. « Si avant, on faisait semblant que le sexe n’existait pas, tout d’un coup, il y en a eu trop.

Et ce +trop+ faisait tellement peur aux gens qu’il a provoqué un dégoût, un rejet », affirme à l’AFP la « sex coach » Elena Rydkina. Loin de ces années débridées, c’est aujourd’hui dans un contexte plus conservateur que Tatiana Dmitrieva, fondatrice du populaire site d’éducation sexuelle Sexprosvet, assure vouloir promouvoir un « sexe non ennuyeux » auprès des Russes. Cette jeune femme organise régulièrement à Moscou des ventes d’accessoires érotiques, dévoilant notamment au public moscovite les secrets des pratiques sado-masochistes. Mais au début, il y a trois ans, « l’objectif, c’était d’entamer au moins une discussion publique ».

Pour M. Rogozine, si la société russe contemporaine s’intéresse plus à la sexualité, c’est aussi en raison des limites à la répression de plus en plus forte imposée en 20 ans de pouvoir de Vladimir Poutine dans les médias, puis sur internet.

« Les restrictions de l’expression dans d’autres domaines ont obligé les gens à se tourner vers la sphère intime », explique-t-il. « On parle désormais plus volontiers de sexe que de politique ».