Rio ne répond plus

Jair Bolsonaro est tout autant l’ami du gouvernement israélien qu’il est l’ennemi de la mémoire des Juifs.

Peu de temps après avoir été le premier chef d’Etat étranger à se rendre au Mur des Lamentations avec un Premier ministre israélien, Bolsonaro, le Trump brésilien, a déclaré qu’on pouvait «pardonner la Shoah». Ça fait penser à la réplique culte d’OSS 117 dans Rio ne répond plus: «Pourquoi ne pas rêver d’une réconciliation entre Juifs et nazis?». Dans le film désopilant d’Hazanavicius, Dujardin joue un sombre crétin franchouillard en mission secrète à Rio.
Dans la réalité, Bolsonaro joue au con en mission officielle à la présidence du Brésil. On sait le type complètement cinglé, nostalgique de la dictature militaire, homophobe et admirateur de Trump. On le sait prêt à sacrifier la forêt amazonienne et les Indiens qui l’habitent et la protègent. On connaît ses débordements, ses dérapages, sa débilité et ses archaïsmes mentaux. Mais ses relations avec Israël sont plus révélatrices. Car elles démontrent qu’on peut être le meilleur ami de Netanyahou et le pire ennemi des Juifs. En effet, non seulement le néo-fasciste brésilien est prêt à pardonner la Shoah, sans doute un détail de l’histoire, mais il a découvert que le nazisme était de gauche. C’est du sérieux.
Il a étayé sa surprenante affirmation par une démonstration imparable: la preuve que le nazisme était de gauche ? Mais le parti fondé par Hitler s’appelait Parti national-socialiste allemand. Alors, hein, s’il y avait le mot socialiste dans le nom du parti nazi, c’est que ce parti était de gauche. Bolsonaro va sans doute être associé à la rédaction des dialogues du prochain OSS. Car un tel raisonnement ouvre de larges horizons comiques. Ainsi, le régime des Khmers Rouges, responsable d’un génocide de plusieurs millions de personnes, était bel et bien démocratique, puisque le nom de leur pays était le Kampuchea démocratique. C’était aussi le cas de la République démocratique d’Allemagne. Et, de nos jours, le sympathique Kim Jong-Un est l’élu héréditaire de la République populaire démocratique de Corée. Pays qui ne se contente pas d’être démocratique car il est en plus populaire.
L’argument débilissime de Bolsonaro rappelle un très vieux slogan publicitaire: «C’est écrit dessus, c’est comme le Port-Salut». Pour bien afficher son amitié avec Netanyahou, Bolso avait prévu d’imiter son modèle Trump et de déménager l’Ambassade du Brésil en Israël à Jérusalem. Histoire de bien contribuer au bordel dans la région.
Et puis, il s’est ravisé et s’est contenté d’ouvrir un bureau diplomatique dans la ville sainte, maintenant la chancellerie diplomatique brésilienne à Tel Aviv. Pourquoi ce revirement? En raison d’un subit éclair de lucidité? Non, plus prosaïquement parce que le Brésil est le premier exportateur de viande halal du monde. L’amitié avec le gouvernement israélien c’est bien, le commerce avec les pays musulmans c’est mieux. Mais puisqu’il est possible de pardonner la Shoah, il doit bien être possible d’absoudre Bolsonaro d’un tel revirement. La géopolitique est faite de tels accommodements.
Le gouvernement israélien ne ressent aucune gêne à s’acoquiner avec un proche des suprémacistes blancs, personnages devenus fréquentables même s’ils ne répugnent pas de temps à autre à aller faire un carton dans une synagogue.
Si l’on ne peut que s’étonner de la confusion entre l’opposition au gouvernement israélien (légitime et somme toute salutaire), et l’antisémitisme (condamnable et injustifiable), ne pourrait-on s’indigner de la complicité entre ce même gouvernement et les héritiers idéologiques des assassins de millions de Juifs? Car outre les partenariats choquants de Netanyahou avec l’extrême droite dans son propre pays, ses alliances avec les pires nostalgiques du fascisme à l’international le situent clairement dans l’indulgence envers une mouvance que n’auraient pas boudée les concepteurs de la solution finale.
Un Juif antisémite? Il y a bien des Egyptiens antiquaires.

Claude Frisoni