«Revenir à l’autre» /«Hughie» au-delà du spectacle, à Dudelange

Marie-Anne Lorgé / Pièce sur l’amitié, la mort et le langage, «Hughie»est une initiative de Canopée, une asbl qui questionnel’art vivant et qui réinvente le communautaire.

Dramaturge américain, Prix Pulitzer de l’œuvre théâtrale en 1920 et Prix Nobel de littérature en 1936, Eugene O’Neill (1888-1953) écrit Hughie en 1942, une courte pièce à deux personnages – avec Erié le loser, frimeur, joueur invétéré et Charlie, un gardien de nuit – qu’il situe à 03.00h du matin, dans le hall d’un hôtel minable du West Side, au cœur de New York, pendant l’été 1928, ce, peu avant l’assassinat d’Arnold Rothstein, un criminel de la Yiddish Connection… qu’Erié idolâtre. L’atmosphère est plantée, elle est glauque, à l’image de «l’incomplétude de nos vies face à nos rêves». Sauf que.

Sauf qu’Erié est en deuil: Hughie, le gardien du petit hôtel où il crèche depuis quinze ans, avec qui il discutait chaque soir et qui lui portait chance, est mort. Et donc, cette nuit-là, désespéré de la perte de son ami, convaincu pour la cause de ne plus pouvoir gagner au jeu, Erié rencontre Charlie, un ancien danseur de claquettes désormais promu concierge en remplacement d’Hughie. Charlie est frustré («l’hôtel est sa prison»), Erié déstabilisé. Rencontre improbable. Et l’auteur Eugene O’Neill de nous «conduire subtilement à travers les élucubrations et les fanfaronnades d’Erié, vers la naissance d’une nouvelle amitié. Cette relation se densifie et devient vraie, et c’est en cela que réside la beauté de ce moment».

Qu’une pièce soit la caisse de résonance de cette beauté-là, est normalement l’enjeu de toute création théâtrale, mais, pour le metteur en scène François Baldassare – qui incarne aussi Erié –, l’urgence d’Hughie, c’est de transmettre en priorité au jeune public son message de respect, d’écoute de l’autre et de résilience par l’amitié. C’est pourquoi le spectacle n’en est pas seulement un, c’est d’abord un événement participatif, impliquant en amont un travail – d’éveil (à la pratique dramatique) et de réflexion (l’interaction du face-à-face, non virtuel) – mené avec des lycéens, avec aussi des adolescents en difficulté, dont ceux de Dreiborn, Centre socio-éducatif de l’Etat, internat pénitentiaire semi-ouvert: «il y a eu un atelier théâtre en décembre 2017, avec sept jeunes de 13 à 17 ans, c’est l’atelier bois du Centre qui a construit l’élément central du décor, un demi-cercle tout en plexi – une première! –, c’est donc transparent mais c’est une prison…». En espérant «que l’ouvrage, visible lors des représentations, favorise l’intégration».

C’est Olivier Baume qui interprète Charlie. Et c’est Franck Collin, musicien-compositeur (de musique électronique), qui réalise l’habillage sonore – c’est le même Collin qui habilla le Frigo de Copi mis en scène en 2013 par François Baldassare au Théâtre des Capucins.

Mais tout n’est pas dit. Franck Collin est aussi le premier artiste en résidence chez Canopée, l’asbl qui coproduit le projet Hughie. De quoi donner envie de pousser la porte de cette nouvelle association, sise dans une maison particulière du quartier de Belair (Val-Sainte-Croix), qui développe un programme de résidence artistique complétant à sa façon l’offre luxembourgeoise en la matière. Si «le» Bamhaus de Dommeldange et les (institutionnels) Ateliers de Bourglinster se focalisent sur les arts plastiques et visuels, Canopée – qui emprunte son nom à l’écosystème de la cime des arbres, née à Berlin d’une première structure informelle mais officiellement devenue une asbl en 2015, fondée à Luxembourg – Canopée, donc, se concentre plutôt sur les arts de la scène, sans exclure le court-métrage, à l’exemple de Saltimbanques réalisé en 2014 par François Baldassare: cet attachant portrait de Sonia Lettmann, 82 ans, qui «s’est mise à l’accordéon à la mort de son mari et qui a fait le tour de France en train» est à revoir le 1er mars 2018 dans l’«Openscreen» du 8e Luxembourg City Film Festival.

Alors, concrètement, Canopée Produktion asbl offre quoi? Un studio de 30 m2, d’abord, aménagé avec un tapis de danse professionnel: «C’est un espace de travail ouvert, dévolu aux répétitions, pour miniconcerts, performances, works in progress…». Ensuite, c’est une maison d’hôtes, prête à héberger les artistes venus à Luxembourg «le temps d’une création produite par le TNL ou le 3CL, le Grand Théâtre, le « Casino », etc.».

Enfin, parce que Tessy Fritz, qui pilote Canopée, a été au bout de son rêve en suivant une formation en gestion de projets culturels, l’asbl est aujourd’hui membre de l’«International micro residence network», dont la philosophie, coordonnée par le Youcobo Art Space à Tokyo, est de «proposer des résidences courtes à titre privé, sans obligation de résultat: il s’agit juste d’offrir un espace-temps pour réfléchir». Et donc, le premier artiste à bénéficier de «Canopée micro-résidence», un mois durant, c’est Franck Collin, musicien français … résidant à Tokyo.

Au final, l’atout de ce triple concept de «maison partagée», c’est que «les synergies accouchées du hasard des rencontres, des repas pris ensemble, génèrent souvent un projet nouveau».

Créer un lieu d’échanges, un vivier d’artistes