Rétrospective Erró à Lyon

«Nato», 1977, série «L'Ouest vu de L'Est». Peinture glycérophtalique sur toile, 130 x 162 cm. Collection de l'artiste
«Nato», 1977, série «L'Ouest vu de L'Est». Peinture glycérophtalique sur toile, 130 x 162 cm. Collection de l'artiste
«Nato», 1977, série «L’Ouest vu de L’Est». Peinture glycérophtalique sur toile, 130 x 162 cm. Collection de l’artiste

Corina Ciocarlie. Le musée d’Art contemporain de Lyon présente une grande exposition consacrée à une figure marquante de l’avant-garde européenne des années 60, l’Islandais Erró, installé en France depuis 1958.

«Il me semble que je suis comme une sorte de chroniqueur, de reporter, (…) qui rassemblerait toutes les images du monde, et que je suis là pour en faire la synthèse». C’est avec cette ambitieuse rêverie d’Erró – de son vrai nom Guðmundur Guðmundsson – que la commissaire de l’exposition Danielle Kvaran ouvre le bal, le festin, pour ne pas dire l’orgie visuelle déployée sur trois étages au MAC de Lyon.
Assemblages, collages multicolores, aquarelles, peintures et dessins, films et performances se retrouvent dans le catalogue Erró: rétrospective, paru chez Somogy et dirigé par Thierry Raspail.
Ses premiers collages-dessins de la série Radioactivity, Erró les réalise à Jaffa en 1958, mais c’est à Paris, en 1959-1960, avec la série des Méca-Make-Up, compositions mêlant machines et pièces usinées à des visages de mannequins, que la grande aventure Erró-ique démarre pour de bonAvec ses «mariages entre les images», l’artiste islandais lance son entreprise de réécriture d’histoires individuelles ou collectives à partir d’une iconographie détournée.

Mariages entre les images

A l’arrivée, on se retrouve devant une formidable encyclopédie des totalitarismes, doublée d’une histoire sui generis de l’art occidental. Parmi ses Monstres, plus ou moins sacrés, nés des obsessions des années 60, on retrouve Mao et Staline, mais aussi Jung et Klee, Valéry et Hemingway.
L’iconographie proprement politique fait son entrée dans l’œuvre d’Erró en 1968, avec les American Interiors, puis en 1972 avec les Chinese Paintings, où les symboles de la propagande communiste sont confrontés aux images occidentales à caractère publicitaire s’appuyant sur les mêmes techniques de manipulation de l’opinion publique. Orwell, évidemment, n’est pas loin…
La série des grandes fresques inspirées par l’actualité politique démarre en 1974 avec le tableau Allende-Topino-Lebrun – composé peu après le putsch de Pinochet au Chili – et se prolonge en 1977 par L’Ouest vu de l’Est, réalisée à partir de caricatures de presse extraites du journal satirique soviétique Krokodil. La saga s’étoffe avec la Pologne de la Solidarnosc (1982), Sarajevo (1996) ou God Bless Bagdad (2003-2006).
Artiste protéiforme, intarissable, Erró ne cesse de multiplier les sujets et les formats, tout en diversifiant les compositions, souvent rehaussées – comme dans Reaganscape (1986) – par des trames 3D «fils de fer», empruntées au monde de l’informatique: «Je classe tout, la politique, les objets, les portraits, les dictateurs. Mon inspiration vient aussi en parcourant ces trouvailles».
Au-delà de l’engagement politique, ce qui surprend chez ce précurseur du «copier-coller», c’est l’excès, le foisonnement, la démesure de ses toiles saturées de super-héros en cape ou armure, de robots menaçants, ou encore de couples en rut, comme dans ce Lovescape de 1973, où «des pin-up et leurs partenaires non-orthodoxes, tous de la même taille, font tous la même chose», rendant ainsi hommage au jardin des délices de Hieronymus Bosch.
[cleeng_content id= »981238597″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l\’acheter à l\’unité ou via un abonnement » price= »0.49″ t= »article »]Dès 1961, Erró témoigne à travers des all-over figuratifs – mêlant allégrement aliments, boissons, poissons, voitures, carcasses – de la saturation visuelle engendrée par la société de consommation:
«J’ai réalisé « Les Galápagos » en une vingtaine d’heures sans interruption. J’ai commencé la toile par le bas, à gauche, en remontant. Lorsque j’y repense, je ressens encore la fatigue».

Boulimie figurative

L’effet de saturation augmente avec les toiles peintes à New York en 1964, où ce stakhanoviste de l’assemblage et des effets spéculaires confronte des reproductions de peintures européennes à des images représentatives de l’iconographie américaine – publicités, dessins animés, cartoons.
De retour à Paris, à partir d’une gigantesque documentation rassemblée aux Etats-Unis, il conçoit Foodscape, emblème ironique de la surconsommation de produits et d’images de la société moderne, amassés sur la toile de façon boulimique, afin d’obtenir «un effet de réel, un dérangement visuel dynamique»: «Surtout», avoue l’artiste, se souvenant de l’effet que lui avaient fait ces supermarkets où s’entassaient d’énormes quantités de victuailles en boîte, «j’ai goûté pratiquement toute la nourriture que j’ai peinte dans ce tableau, au cours de mon premier voyage aux USA».
«L’Appétit est un crime», lit-on au bas d’une toile de 200 x 300 cm signée par Erró en 1963 (prêtée au MAC de Lyon par le MNHA de Luxembourg).
Le sien, cultivé à travers plus d’un demi-siècle de découvertes ininterrompues, est proprement féroce…

Jusqu’au 22 février 2015, MAC Lyon, 81 Quai Charles de Gaulle, infos: www.mac-lyon.com.
[/cleeng_content]

PARTAGER
Article précédentLebon nostalgique
Article suivantThéorie et pratique