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Le Luxembourg n’est pas une république – est-ce regrettable?

Dans son ouvrage fondateur de la science politique moderne, les Six livres de la République (1576), Jean Bodin observe que la qualité de «république» revenant à une entité politique ne dépend pas de sa taille (la fourmi est un animal au même titre que l’éléphant), mais de la manière dont y est organisé le pouvoir et de l’existence de «quelque chose de commun et de public» à quoi renvoie le nom même de «res publica».

Face à un monde où le politique est devenu l’otage de la raison économique, il est bon de rappeler en quoi une «république» diffère d’une compagnie privée quelconque.

Dans l’entreprise, les salariés contribuent par leur travail à la faire exister, mais ils ne sont pas associés à sa «gouvernance», réservée à ses propriétaires. Il n’y a pas de «bien commun» dans l’entreprise, même si son activité peut contribuer au bien commun. Dans la république, les forces vives de la société – tous les citoyens dans une démocratie! – ont un intérêt mutuel à ce «quelque chose de commun et de public» qui fait défaut à la compagnie privée.

Est-ce parce qu’au Luxembourg, les deux tiers des femmes et des hommes qui concourent à la vie économique, sociale et culturelle (résidents et frontaliers non luxembourgeois) n’ont aucune part aux processus décisionnels politiques que les gouvernements successifs des vingt dernières années ont si facilement conduit le pays dans une logique d’entreprise plutôt que dans une logique politique?

Quoique nous disposions d’un corps de fonctionnaires nombreux et bien formés, on a pris l’habitude de confier à des sous-traitants privés (experts!) toutes sortes de missions relevant de la puissance publique, que ce soit l’élaboration de programmes scolaires, la planification d’infrastructures ou même l’orientation générale de la politique.

La culture – qui fait partie de ce bien commun dont parle Bodin – a été sournoisement instrumentalisée pour devenir la très riche coulisse de l’économie.

Même la science dite fondamentale que nous nous targuons de développer dans notre belle université est évaluée à l’aune de la rentabilité.

Jusqu’à la fin du dernier millénaire, la «marque nationale» était un label de qualité apposé aux bouteilles de vin et aux pots de miel. Aujourd’hui, le «nation branding» relève d’une stratégie commerciale globale qui fait feu de tout bois, au nom d’un utilitarisme primaire.

Mais une entreprise heureuse ne vaut-elle pas mieux qu’une république malheureuse? Après tout Apple® et Google® veillent au bien-être de leurs salariés mieux que beaucoup d’Etats ne choient leurs citoyens.

Pourquoi donc continuer à bidouiller la Constitution de 1868, alors qu’on pourrait confier à un bureau d’études international la rédaction de statuts d’entreprise bien ficelés qui nous permettraient de déduire des impôts les frais de la Fête nationale, muée en «Company Party»?

Exibit ita res publica.

Claude Weber